Les théories sur
la croissance économique endogène développées à partir de 1986 ont démontré, à
l'aide de travaux empiriques, que la croissance économique d'un pays est
déterminée par quatre facteurs de production : le capital physique (les
équipements), le travail c'est-à-dire la main d'Å“uvre disponible, l'intervention
de l'Etat et le capital humain.
L'Etat stimule
l'économie grâce aux externalités positives générées par la dépense publique.
Mais la pierre angulaire de la théorie de la croissance économique endogène
demeure le capital humain qui désigne l'ensemble des connaissances, des
qualifications, des compétences et des conditions de vie des individus. Un
travailleur est performant, lorsqu'en plus de ses qualifications, il est en
bonne santé et possède une bonne nutrition. En mettant en avant le concept de
capital humain, la théorie de la croissance économique endogène souligne avec
force l'importance grandissante de l'économie du savoir et son impact sur la
production des biens et services d'un pays. L'accroissement des connaissances
stimule l'innovation technologique et en fait le moteur de la compétitivité des
entreprises.
Il ne suffit plus
d'acquérir des machines et de disposer d'une main d'Å“uvre abondante pour mettre
une économie sur le sentier de la croissance. L'expérience des pays avancés au
cours des dernières décennies montre qu'il existe une liaison étroite entre
système éducatif, innovation technologique et développement. Cette idée,
partagée aujourd'hui par l'ensemble des économistes, justifie la nécessité de
faire des investissements conséquents dans le secteur de l'éducation. C'est à
l'aide du capital humain qu'un pays peut espérer atteindre la frontière
technologique. Cette frontière représente le stade auquel sont parvenus les
pays dans le domaine du développement des secteurs de haute technologie et les
industries du futur ; la biotechnologie, la nanotechnologie, l'industrie des
nouveaux matériaux, les industries aérospatiales, l'industrie pharmaceutique et
les technologies de la communication.
Pour les pays
ayant atteint la frontière technologique, à l'instar des USA, la croissance
économique est déterminée par l'innovation technologique et par conséquent la
compétitivité des entreprises dépend de plus en plus de leur capacité à
promouvoir la recherche développement en partenariat avec les institutions de
formation. Une attention particulière est accordée à la formation supérieure et
les pouvoirs publics s'y engagent en encourageant la création de pôles de
compétitivité économique qui se manifestent notamment par une collaboration
donnant lieu à un essaimage d'entreprises autour des grandes universités. Les
pays éloignés de la frontière technologique disposent d'un potentiel de
croissance plus important et leur objectif principal est la mise en œuvre de
politiques de rattrapage par la maîtrise et l'imitation des technologies
existantes. Les stratégies déployées en matière de formation mettent l'accent
sur l'enseignement primaire et secondaire.
Quelle
appréciation peut-on faire sur l'Algérie dans le domaine de l'éducation, l'innovation
et la compétitivité économique ? Existe-t-il une politique qui valorise le
capital humain ?
Les indices
statistiques calculés par les organisations internationales (forum économique
mondial, organisation des nations unies pour le développement industriel,
banque mondiale etc.) aboutissent à un même constat : l'Algérie au regard de
son classement est confrontée à un énorme retard en matière d'impact du système
éducatif sur le développement technologique et la croissance économique.
La publication de
ces indices est souvent la source de polémiques et controverses. Il ne s'agit
pas de s'offusquer ou d'encenser ces organisations selon que la position
occupée par l'Algérie soit mauvaise ou fait l'objet de compliments. Ils ont le
mérite d'offrir un cadre méthodologie utile pour la conception et le suivi des
politiques sectorielles. Il faut ajouter également que l'information produite
et diffusée par ces institutions internationales influence le comportement des
investisseurs étrangers.
Le forum économique
mondial publie un indice global de compétitivité économique calculé sur la base
de 113 indicateurs structurés en 12 piliers et chaque pilier comprend un
ensemble de sous-indices. Selon le rapport 2010 –
2011 l'Algérie occupe la 86eme place sur 138 pays. Un examen détaille des
composantes de cet indice révèle deux tendances divergentes.
En matière de
taux de scolarisation et le nombre d'ingénieurs et de scientifiques l'Algérie
occupe respectivement la 58eme et la 43eme place. En revanche pour les indicateurs
d'ordre qualitatifs, les résultats sont : qualité de l'enseignement primaire :
96eme place, qualité de la formation supérieure : 117eme place, partenariat industrie-université en recherche développement : 119eme
place, capacité d'innovation : 125eme place, internet
à l'école 125eme place. Ces résultats indiquent que l'Algérie occupe un rang
plus qu'honorable en termes de massification de l'enseignement alors que pour
les critères relatifs à la qualité du système éducatif et son incidence sur
l'innovation technologique et la compétitivité économique elle accuse un énorme
retard. Ces résultats contrastés pourraient suggérer l'idée selon laquelle il
existe une antinomie entre démocratisation et qualité de l'enseignement. Cette
manière de poser le problème occulte les causes profondes de l'inefficience du
système de formation et de son incapacité à constituer un capital humain qui
stimule la croissance économique. Le mauvais classement de l'Algérie dans le
domaine de l'enseignement et de la maturation technologique met en évidence la
faiblesse structurelle de la compétitivité des entreprises et montre que non
seulement la distance qui sépare l'économie algérienne de la frontière
technologique est considérable mais qu'elle reste éloignée du niveau requis pour
amorcer une politique de rattrapage et d'assimilation des technologies
existantes.
Au plan
macroéconomique cette situation a pour cause principale une stagnation
économique d'origine structurelle qui se dévoile à travers l'évolution
défavorable de son produit intérieur brut réel. Entre 1999 et 2010 le taux de
croissance moyen du produit intérieur brut réel est de 3,64% et sur la période
2006-2010 il est de l'ordre de 2,74%. On enregistre paradoxalement une chute du
PIB réel au cours des cinq dernières années et cela au moment ou l'Etat a
mobilisé des moyens financiers considérables. Cette faible activité économique
laisse planer des doutes sur la fiabilité des statistiques relatives à la
baisse du chômage car jusqu'à preuve du contraire, toutes les théories
économiques sont unanimes à reconnaître l'existence d'un lien de causalité
entre augmentation du PIB et emploi.
Sur le plan
sectoriel l'Algérie connaît un déclin industriel qui a de graves conséquences
sur le système éducatif. L'organisation des nations unies pour le développement
industrie (ONUDI) calcule un indice de compétitivité industrielle et selon une
étude datant de 2005 l'Algérie occupe la 120eme place sur 122 pays juste avant
le Gabon et l'Ethiopie. La valeur ajoutée manufacturière par habitant est
tombée de 179 dollars en 1990 à 136 dollars en 2010.
Cette piètre
performance est corroborée par les enquêtes de l'office national des
statistiques (ONS) puisque la part de la valeur ajoutée de l'industrie
manufacturière représente 5% du produit intérieur brut en 2010 alors qu'elle
était de 11% en 1995.
Le démantèlement
du secteur industriel a engendré de graves conséquences pour l'économie et
réduit les capacités du système éducatif à participer efficacement à la
constitution d'un capital humain au service de la croissance économique.
1. le
rétrécissement de la base industrielle est une source d'aggravation du chômage
des universitaires. L'industrie marginalisée n'est plus en mesure d'absorber
les dizaines de milliers d'ingénieurs et techniciens qui sont formés par les
universités et instituts. Ils sont alors confrontés à un douloureux dilemme :
s'expatrier dans l'espoir d'exercer le métier pour lequel ils ont consenti de
nombreuses années de formation ou alors opérer une conversion dans des
activités aux antipodes de leurs compétences dans le seul but d'assurer leur
survie. Lorsque ce capital humain est dévié de sa trajectoire initiale utilisé, il dépérit, devient obsolète et perd son potentiel
de productivité.
2. La stagnation
économique, la désindustrialisation et surtout l'absence d'une vision de
développement sur le moyen et le long terme complique
la tache du système éducatif et des institutions de recherche scientifique pour
faire les choix stratégiques qui lient étroitement éducation et croissance
économique. Les établissements scolaires, instituts de formation
professionnelle et universités n'ont pas la visibilité nécessaire pour
identifier et ouvrir les filières qui répondent aux besoins des entreprises.
Former des spécialistes en génie pharmaceutique, en biotechnologie, en
microélectronique, en ingénierie financière et autres filières en rapport avec
les industries de pointe c'est les encourager à partir vers les pays qui ont
atteint le stade de la frontière technologique. L'éloignement de l'économie
nationale de cette frontière signifie qu'il faut initier en priorité des
stratégies éducatives qui se mettent au service d'une politique d'assimilation
et d'imitation des technologies existantes. Cela signifie qu'une attention particulière
doit être portée à l'enseignement primaire, secondaire et professionnel.
3. La
désindustrialisation freine l'émergence de pôles de compétitivité économique à
cause de la difficulté à construire d'une part un partenariat fructueux entre
les entreprises et les universités d'autre part et à établir une liaison entre
recherche fondamentale et recherche appliquée d'autre part. Les chercheurs
vivent une profonde frustration due au fait qu'ils ne reçoivent pas les signaux
de la part des acteurs économiques pour les guider dans le choix de
problématiques de recherche qui mènent à des études ayant une incidence sur le
développement des entreprises en terme d'innovation et de productivité. La
valorisation de la fonction recherche développement est dénuée de sens dans le
contexte de la stagnation économique. Et ce ne sont pas les politiques de
restructuration et de mise à niveau à répétition des entreprises qui vont
ouvrir des perspectives à un rapprochement entre l'industrie et la formation.
Il faut rappeler que le but final de la mise à niveau des entreprises est
l'amélioration de la compétitivité. Or pour qu'une entreprise soit compétitive,
il faut qu'elle soit présente sur un marché fortement concurrentiel avec une
certaine part qu'il convient de consolider et d'augmenter. Au niveau des
marchés extérieurs nous constatons l'intervention d'une seule entreprise
nationale en l'occurrence SONATRACH qui produit et exporte un seul bien
relevant de l'industrie extractive à savoir les hydrocarbures et qui procure
98% des recettes d'exportations. Quant au marché domestique la demande
intérieure (biens de consommation plus biens
d'investissement) est satisfaite par un recours massif aux importations. Et
dire que c‘est dans le cadre d'une structure économique largement dominée par
la rente énergétique et l'absence des entreprises algériennes sur les
différents marchés que les pouvoirs public se sont lancés dans une politique de
libéralisation commerciale et de démantèlement tarifaire qui n'a produit aucun
résultat sur la diversification des exportations et de réduction des
importations. Cette politique a neutralisé les forces économiques attachées à
l'essor d'une industrie forte et au développement d'une accumulation productive
au profit d'une accumulation rentière et de l'économie de prédation.
Dans une économie
rentière le capital humain n'est pas considéré comme un facteur de production
et par conséquent comme une source de la création de richesses. Les élites sont
condamnées soit à s'expatrier soit à demeurer en friche. L'idée d'entrepreneuriat animée par des compétences algériennes
relève de l'utopie en raison des obstacles rencontrées par les porteurs de
projets à forte valeurs ajoutée et innovants. D'après la banque mondiale
l'Algérie est classée 150eme sur 188 pays dans le domaine de la création
d'entreprises.
La situation peu
flatteuse de l'Algérie en matière de compétitivité économique la rétrograde
dans le groupe des pays les moins avancés et cela malgré son aisance
financière. L'économie rentière a fait de l'Algérie un pays temporairement
riche financièrement mais pauvre économiquement. En marginalisant le capital
humain ce type d'économie a anéanti la créativité, détruit le talent et cela
dans tous les domaines y compris dans celui des arts, de la culture et du
sport. La valorisation du capital humain passe par le triomphe de l'économie du
savoir et cette exigence implique qu'il ne suffit pas de compter le nombre
d'élèves et d'étudiants inscrits et le nombre de diplômés. Il faut réformer et
organiser qualitativement le système éducatif à travers ses différents paliers
pour qu'il devienne le moteur de l'innovation technologique et de la croissance
économique. Pour cela il faut impérativement aller vers une stratégie de
développement avec comme vecteur principal une stratégie industrielle qui est
toujours mise en veilleuse. C'est la meilleure manière de préparer l'après-pétrole est de valoriser la ressource humaine
* Universitaire
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Farouk Nemouchi *
Source : www.lequotidien-oran.com