Mila - Revue de Presse

Ecriture face au pouvoir et écriture pour le pouvoir



Ecriture face au pouvoir et écriture pour le pouvoir Machiavel n’aurait pas écrit Le Prince sans avoir fait le songe du pouvoir, et Platon, avec ses lois et son vœu de cité idéale à l’image d’une certaine République, aurait caressé le rêve du philosophe-roi. A l’inverse, dans le monde contempo- rain surtout, ici ou là dans les rangs de l’absolutisme, des chefs politiques ont poussé le désir de se perpétuer jusqu’à tenter la littérature: Mao fut poète, El Kaddafi écrit des nouvelles et Saddam Hussein aurait tenté deux romans dont les feuillets ont été sans doute emportés dans la bourrasque qui souffle actuellement sur l’Irak. Ce sont-là des cas extrêmes qui illustrent la séduction, voire la tentation, réciproque qui existe entre le pouvoir et l’écriture. Sans nous risquer dans les interstices de l’Histoire, disons que, jusqu’au début du monde moderne -qu’on fixerait aux environs du début du 19e siècle-, nous retenons surtout la figure des écrivains ou des penseurs séduits par le Pouvoir (quand celui-ci ne les réduit pas au silence ou les asservit contre leur gré). Le Pouvoir, qui les couvre de biens matériels et de titres de noblesse, qui leur offre la protection et les moyens de valoriser leurs œuvres. El Moutanabbi, instable et étincelant, et Molière, ironique et acerbe, avaient entretenu, à des degrés différents, et dans des conditions qui leur étaient propres, des rapports ambigus avec les sérails. De même, les deux grands penseurs, séparés par plus de deux siècles, Ibn Khaldoun et Voltaire, avaient vécu -le deuxième d’une manière plus stable- dans la cour des rois. Leurs écrits s’inscrivent certes au-delà des conjonctures du moment, mais ne se sont-ils pas nourris de l’Histoire, l’Histoire de laquelle la vie du sérail leur offrait le spectacle essentiel sinon leur en facilitait la lecture? Le philosophe Hegel (mort en 1831), célèbre pour sa théorie de la dialectique, avait été celui qui s’est mis le plus dangereusement au service de la monarchie -la monarchie prussienne en l’occurrence-, en justifiant la conduite de celle-ci par sa théorie abstraite sur l’histoire et la vérité. Plus tard, et à la faveur des progrès des libertés individuelles, l’attitude de l’écrivain ou du penseur par rapport au Pouvoir va être plus nuancée; mais aussi, la pratique de l’écriture elle-même va attirer des personnes faisant partie ou ayant fait partie du sérail. Ils en useront soit pour laisser une empreinte écrite signée de leur nom qui renforcerait leur pouvoir et leur présence, soit tout simplement pour exercer un don de créateur qu’ils ne trouvaient aucune gêne à manifester. Ainsi, ici ou là, après ou durant leur exercice, des présidents, des ministres, des hauts responsables d’Etat ou d’anciens chefs militaires signent des livres de tous genres: mémoires de gouvernance ou de guerre, écrits sur la politique, sur l’économie ou la culture, voire des écrits littéraires. Dans une même personne, l’écrivain authentique et l’homme du pouvoir (ou au pouvoir) peuvent se former et s’exprimer parallèlement; peuvent se renforcer réciproquement et, parfois, au bout de parcours, l’un s’effaçant au profit de l’autre. Le grand poète africain, Léopold Senghor, fut président de son pays le Sénégal, sans dommage sur la qualité de ses écrits. Deux grands poètes français, et pas des moindres, Claudel et Saint John Perse furent des diplomates distingués de la République françaises (le deuxième, Alexis Saint-Leger pour la politique, a dû attendre une mise en disponibilité pour enrichir son œuvre), André Malraux, l’écrivain de l’Espoir, prit les commandes du ministère de la Culture au temps d’une France d’après la Seconde Guerre Mondiale, et son œuvre, devenue plus mûre, s’orientera plus vers les essais sur les arts et vers la critique. Par ailleurs, des écrivains de grande valeur furent, un temps, de simples fonctionnaires cachés au service d’hommes d’Etat: Borges a vécu tout près du despote argentin Péron, et Eric Orsena fut le «Nègre» de François Mitterrand (il recevra le Goncourt plus tard). Si Victor Hugo et, un siècle plus tard, Pablo Neruda, portés par leur conviction politique ou par leur humanisme, réussirent à se porter députés de leurs peuples respectifs, ils ne purent, en revanche, s’exprimer avec leur élan de sincérité et leur ardente ferveur de créateurs dans les tribunes politiques sans danger pour leur vie. Ils furent tous les deux contraints à l’exil politique. Certes, l’écrivain peut se positionner comme opposant ou défenseur actif d’un système, d’un régime, d’un gouvernement mais il peut, et c’est à notre sens le meilleur des cas, se placer comme contre-pouvoir de tout moment, à toute épreuve: faire de l’écrit un moyen de dénonciation à toute dérive. Sartre, Soljenitsyne, Rachid Mimouni l’ont été, pour des mobiles différents et avec des influences différentes, sur le cours de la vie politique de leurs pays. En tous cas, des écrivains engageant leur plume dans un corps à corps continu avec les politiques n’encourent-ils pas, plus au moins, le danger que leur image de créateur d’une d’esthétique s’érode au profit de celle du contestataire par le prétexte de l’art? Milan Kundera (lui qui fut révélé dans les années 70 par La Plaisanterie dénonçant un régime totalitaire) aurait-il senti le danger en refusant depuis longtemps déjà de s’exprimer sur les sujets politiques, suivant l’exemple peut-être d’un René Char? Alors que des écrivains comme le Tchèque Vaclav Havel ou l’Azerbaïdjanais Aïtmatov n’avaient pas hésité, après la chute du communisme en Europe de l’Est et de l’URSS, de se placer au poste suprême de l’Etat de leurs pays respectifs. Revanche, conséquences d’une frustration, illusion d’être l’élu absolu ou tentation politique plus forte que la volonté littéraire, des hommes de lettres, souvent de second degré, briguent des mandats politiques dans les institutions de l’Etat, s’installent dans des chaises qu’ils ne veulent plus quitter, acceptant pour s’y maintenir de faire jusqu’au bout le jeu d’un Establishment manipulateur et sans scrupule, en continuant, hélas, de faire valoir plus haut encore et sans vergogne, le titre présumé d’écrivain.
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