Encore un article concernant l'eau ! Mais où il n'est question, par une option inconvenante pour certains, peut-être, et alors qu'il est tout entier consacré à l'eau, ni de coupure d'eau, ni de fuite d'eau, ni de facture d'eau, ni de jerrican et de pénurie de l'eau... Abus de confiance à l'endroit des lecteurs ? L'eau est un aliment. Elle est aussi un élément. De l'univers. De l'univers physique de l'homme. Mais aussi, avant tout comme après tout, de son univers mental. Les nourritures terrestres ont bien souvent une dimension céleste... Je pressens comme un reproche qui pourrait paraître mérité aux yeux de certains: Quoi ? Encore un article sur l'eau ? Et peut-être, audace éhontée, un article où on ne rencontrera ni le mot jerrican, ni le mot coupure, ni le mot fuite, ni les mots branchement illicite, ni le mot facture, ni le mot canalisation, ni le mot robinet... N'y a-t-il pas là comme un abus de confiance à l'endroit du lecteur et de la lectrice ? N'est-il pas plus indiqué dans un pays où l'eau ne cesse pas de manquer aux dires de beaucoup, qui n'ont pas tout à fait tort, de parler plutôt des ennuis domestiques, et donc des fuites d'eau, des coupures d'eau, des factures d'eau - qu'on paie ou qu'on ne paie pas -, plutôt que de voguer dans des considérations aux franges ou au centre de la morale, de la religion, de la philosophie, et d'aller à la quête de significations fort éloignées de la contingence quotidienne, et qui nous installent dans des réflexions où le mythe et la croyance sont prédominants au détriment d'une évocation de l'aliment ? Autrement dit: l'eau élément, ou l'eau aliment ? Entre les deux, faut-il vraiment choisir ? Le choix, s'il est fait, n'est que provisoire. Et il n'est qu'une étape. L'eau étanche la soif. Elle est une ressource pour le corps. Mais l'homme n'est pas que corps. Il est aussi, pour tous ceux, majoritaires, pour lesquels cette notion est centrale et même transcendantale, une âme. L'eau est un aliment pour le corps. Ses représentations et ses significations ont de tous temps été un aliment pour l'esprit. L'eau porte en elle la mémoire de l'homme, et du monde, de son monde car il n'est de monde pour l'homme, il va de soi, que son monde. L'eau est source de vie, la formule est connue. Elle purifie et régénère. Mais quand elle purifie, elle ne purifie pas que le corps. Ce cadeau du ciel reçu sous forme de pluie ou de cours d'eau, qui donne la vie et la renouvelle, qui nourrit la terre et féconde la plante, quand il purifie le corps purifie aussi l'esprit, l'âme. Pour se rapprocher de Dieu, en esprit, il faut se purifier tout d'abord l'esprit. L'eau est le moyen de le faire à travers la purification du corps. L'eau dans ses formes multiples - car elle connaît tous les états de la matière: vapeur, liquide, glace -, a une vigueur qui peut nourrir l'imagination de façon extravagante. Elle est aussi plurielle dans ses apparences, et ses interférences dans le monde de l'existant, que singulière dans chacune de ses manifestations dans l'environnement de l'homme, en tant que représentation. La voici pluie; la voici glace et rosée; la voici ruisselant en mince filet parcourant un versant de colline ou fleuve tumultueux dévalant la planète sur des milliers de kilomètres; la voici comme immensité océanique, ou tout simplement la voici encore comme source bienfaisante se livrant en modestes quantités à quelque village installé là parce que l'eau est là. L'eau, dans les religions, est comme un levain qui donne forme au destin de l'homme. A l'aube du monde, tout n'était qu'eau et «les vastes eaux n'avaient pas de rives», nous dit le taoïsme, religion chinoise qui invite l'homme à une harmonie avec la nature et l'univers. Mais c'est en vérité tous les peuples que l'eau est la source de la vie. Pas seulement dans le monde de la spéculation ou de la vérité scientifique, mais aussi de façon intuitive ou instinctive, face à un univers qui désoriente, face à un cosmos dont on veut qu'il oriente. L'eau lave les corps donc, et féconde la terre. Mais elle a, de tous temps, accompli un autre office, qui n'est pas moins noble, celui d'être le principe élémentaire, ou l'élément principal de l'univers. Elle est toute puissance; la mer et l'océan déchaînés montrent dans leurs furies, comme les pluies torrentielles, que l'eau, alliée de la vie, sait s'en faire l'adversaire redouté. Il y ainsi une eau physique, aux pouvoirs physiques. Mais il y a une eau métaphysique, aux fonctions métaphysiques. Et donc une symbolique qui, concernant l'eau, est universelle bien que plurielle dans ses significations. Il est plus que légitime et plus qu'indiqué de s'inquiéter, à juste titre, de la disponibilité des ressources en eau, de leur gestion, de leur sauvegarde, de leur prudente disponibilité et de leur juste partage. Mais l'approche technologique ou technocratique ne doit pas occulter le regard éthique, ni la considération technique faire oublier la dimension éthique. La vie a l'eau pour pays natal L'eau doit-elle être regardée comme étant avant tout aliment ou comme étant avant tout symbole ? L'eau est d'abord elle-même, et c'est parce qu'elle est elle-même, à savoir ce que nous en savons chaque jour, qu'elle est plus qu'elle-même. Elle est le symbole du monde parce qu'elle renvoie à l'univers dans son ensemble, à la totalité cosmique, et non à un fragment de l'univers. L'eau est le pays natal de la vie, dont elle devient l'aliment premier parce qu'elle est l'élément premier. Dans les religions, la symbolique de l'eau est partagée de façon universelle. L'eau élevée au rang de mythe a une dimension sacrée. Sa puissance symbolique est hors du commun. Elle est pour tout dire inégalable. L'eau mythique purifie. En lavant les corps, elle purifie l'âme. C'est son rôle de vecteur fondamental dans la tentative de se rapprocher de la divinité. Et un culte extrême lui est sans cesse rendu dans les temps anciens et, dans un texte prélevé sur les pyramides d'Egypte, on peut lire: «La voici l'eau de vie qui se trouve dans le ciel; la voici, l'eau de vie qui est dans la terre. Le ciel flamboie pour toi, la terre frémit pour toi lorsque naît le dieu. Les deux collines se fendent, le dieu se manifeste, le dieu se répand dans son corps». Le dieu qui naît, évoqué dans ces lignes, c'est l'eau surgissant de la source du Nil pour se répandre et apporter la vie. Le Nil connaît une crue chaque année, alors, et la richesse de l'Egypte ancienne en est tributaire. C'est aux abords du Nil que les anciens Egyptiens se regroupent pour vivre. Pour l'historien antique Hérodote, «l'Egypte est un don du Nil». Qu'est-ce que le Nil, sinon de l'eau en mouvement ? Le Nil, qui est le deuxième fleuve le plus long du monde, avec quelque 6.670 kilomètres, est le symbole de la grande fertilité. Il a permis, grâce à son eau, le développement de l'activité agricole, faisant évoluer les populations vers des formes d'organisation de la société stabilisées, amenant vers la pratique de l'agriculture et du commerce marchand. Le Nil est une obsession raisonnable dans la culture de l'Egypte ancienne. Cette inépuisable et aussi rassurante qu'inquiétante source de vie a conduit naturellement à sa sacralisation. L'eau est la preuve de la vie, dans tous les temps, et on comprend donc qu'elle ait eu partout un statut sacré. Elle est vénérée dans les lieux où sa présence est problématique, soit par sa profusion, car elle peut devenir dangereuse, soit par sa rareté parce que cette rareté est encore plus dangereuse. Les aspects culturels qui lui sont liés, dans chaque ère géographique ou civilisationnelle, sont pour le moins millénaires. Aucun élément n'est plus empreint de spiritualité. Mais l'eau a aussi sa dimension de stricte utilité physique. Entre l'image du déluge destructeur et celle de l'eau source de vie, il y a aussi celle de la ressource nécessaire à la vie et, au-delà du besoin physiologique, l'eau est un viatique pour l'équilibre et le confort. Et si, durant des millénaires, elle a servi à la propreté du corps, voici qu'aujourd'hui on lui accorde une autre vocation, de plus en plus affirmée: celle de concourir au bien-être. On cherche, dans le contact avec l'eau, le délassement, la détente. Ainsi, le rituel des journées passées à la plage, né au cours du siècle passé et qui aujourd'hui est une pratique planétaire. Ainsi les piscines, signe de grande aisance lorsqu'elles équipent une maison. Ainsi les établissements thermaux où l'on va alléger son corps du poids des douleurs dont il est l'objet, où on va se remettre en forme, où on va retrouver de sa vitalité perdue. Il y a quelque chose que partagent à peu près tous les journaux du monde: l'horoscope. La science est supposée avoir pris le pas sur les superstitions d'antan, et cela de longue date. Mais voilà: on consulte un peu partout son horoscope du jour afin d'y déceler ou plutôt d'y lire explicitement son avenir, avenir que les astrologues se seront occupés de déduire de la position des astres dans le ciel. Trois signes du Zodiaque au moins réfèrent à l'eau: ce sont le Cancer, le Scorpion et les Poissons. Le premier de ces trois signes, le Cancer, qui est le quatrième signe du Zodiaque, est figuré comme on le voit dans chaque horoscope publié, par une écrevisse ou un crabe, qui appartiennent au monde aquatique. Il réfère donc directement à l'eau, d'où a surgi la vie. Il concerne les personnes nées entre le 22 juin et le 22 juillet. Le Scorpion est le huitième signe du Zodiaque. Il concerne les personnes nées entre le 23 octobre et le 21 novembre, à une période de l'année où l'été s'estompe pour laisser la place à l'automne qui annonce et préfigure la saison des pluies. Le signe des Poissons, quant à lui, fait référence clairement à l'eau élémentaire. Les poissons sont le symbole de l'eau par excellence. Ils vivent, cachés et silencieux, dans la profondeur maritime dans laquelle ils naissent, puis meurent, et qui est périlleuse pour tout autre animal. L'horoscope, et alors qu'on regarde de façon un peu amusée parfois ceux qui s'y plongent dès qu'ils ont un journal entre les mains, renvoie ainsi donc quotidiennement, dans un monde moderne où la dimension du symbole dans la vie va en s'amenuisant, des millions de personnes vers le monde des signes précurseurs. Le mythe et le symbole sont des besoins intenses chez l'homme. Il a besoin de puiser, dans leur substance, pour nourrir son imaginaire et conforter son psychisme. Certes, les religions donnent chacune son explication de l'univers. Elles sont une somme de réponses aux interrogations concernant la vie, la mort et ce qui, dans les messages que chacune délivre, suit la mort. Mais les questions les plus essentielles les plus pressantes concernent la vie, bien avant la mort. Faut-il renoncer à expliquer l'univers ? Faut-il renoncer à façonner des mythes ? Il s'en forge sans cesse. Nous vivons de nouveaux mythes. Mais les anciens perdurent. Ils défient les nouveaux. Souvent, ils leur servent de soubassement. Les philosophes de la Grèce ancienne s'étaient posé la question de connaître l'origine de la vie, autrement dit du monde. L'un d'eux, Thalès, avait proposé l'eau, déclarant que tout provient de l'eau, et que tout y retourne. Il ne s'éloignait pas, sans le savoir, de l'explication bien plus ancienne dont les Egyptiens de l'époque des Pharaons avaient fait leur religion, à savoir que l'Univers n'était au commencement qu'un grand océan primordial. Un slogan de nos jours partagé par tous car il protège de tout contradicteur ceux qui en font une profession de foi, nous dit que: «l'eau c'est la vie». Cette évidence énoncée aujourd'hui, écrite des milliers de fois et dite dans les circonstances les plus diverses comme pour les motifs les plus divers, reprend avec une simplicité qui en banalise le sens des croyances et des convictions multimillénaires et qui convergent toutes en ce qui concerne l'origine du monde. Des sociétés aussi éloignées géographiquement que le sont les peuples éparpillés sur tous les continents présentent des mythes similaires, indiquant que l'humanité, dans ses conclusions comme dans ses interrogations primordiales, est une. L'hommage rendu à l'eau est ainsi, par son uniformité partagée, comme l'indice le plus probant et le plus manifeste d'une humanité commune dans ses attentes et ses interrogations mais aussi dans ses réponses et dans ses certitudes ou, à tout le moins, ses croyances. Mais nous voici au siècle de la mondialisation. Que d'un coin à l'autre de la planète un discours uniforme règne et imprègne, cela devrait-il étonner ? L'eau est la condition première de toute forme de vie. Mais nous ne sommes plus en des temps où il faut aider la vie à advenir, mais en des temps où il faut lui permettre de se dérouler dans des conditions optimales. Et, de ce point de vue, beaucoup de vies sont loin d'avoir l'eau nécessaire à leur sain déroulement. Deux milliards d'êtres humains, dit-on, n'ont pas encore accès aujourd'hui à l'eau potable. L'eau est un patrimoine. Est-elle un patrimoine convenablement partagé ? Les données naturelles ont fait en sorte que non. L'action humaine est capable cependant, on le sait, de pondérer les imperfections, les inégalités inhérentes aux données naturelles. La responsabilité collective qui est celle des entités de toutes sortes (communautés humaines, administrations...) dès lors, rejoint la responsabilité individuelle car il s'agit aujourd'hui non plus de ressasser sans discontinuer que l'eau c'est la vie, mais d'amener l'eau partout où se trouve la vie afin de mieux permettre la vie. Répartir mieux, et gaspiller moins à défaut de ne pas gaspiller du tout: la responsabilité individuelle du consommateur doit aller à la rencontre, de façon solidaire, de celle de l'administrateur.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Boualèm Souibès
Source : www.lequotidien-oran.com