Mila - A la une

Convaincre par la peur



Argument commode, convoqué à chaque échéance électorale, ce chantage et ces mises en garde ont longtemps servi d'effet repoussoir et de moyen de dissuasion contre toute velléité de contestation de l'ordre établi.On se rappelle encore la réponse cinglante du peuple algérien au discours tenu fin février par l'ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia qui, en réponse aux massives manifestations quelques jours plus tôt à travers le territoire national, brandissait le spectre syrien. "Je vous rappelle 1991, c'était comme aujourd'hui. Je lis maintenant qu'il y a un appel à la grève, je rappelle la grève de 1991", avait déclaré Ouyahia depuis la tribune de l'APN. "Je ne parle pas pour faire peur au peuple, non, je ne parle pas pour exploiter le passé", avait-il ajouté, avant d'évoquer la guerre civile en Syrie en 2011, où des citoyens avaient offert des roses aux policiers : "C'est beau, mais je rappelle qu'en Syrie ça a commencé aussi avec des roses."
Quarante semaines après cette sortie, alors que le mouvement populaire poursuit sa mobilisation, en rappelant à qui voudrait bien l'entendre que "l'Algérie n'est pas la Syrie" dans des manifestations qui font désormais école, les candidats à l'élection présidentielle, faute de convaincre de la pertinence de la démarche de participation, handicapés par leur parcours, recourent de nouveau au chantage à la peur.
Tandis qu'Ali Benflis martèle que l'élection présidentielle est la "moins coûteuse", Abdelmadjid Tebboune considère que "reporter ou annuler l'élection pourrait conduire au chaos dans le pays". "La non-tenue de cette échéance entraînera le pays dans une impasse (...) aux conséquences imprévisibles. Tout un chacun est tenu d'assumer ses responsabilités", a mis en garde, depuis Béchar, Abdelmadjid Tebboune.
Quant à Abdelkader Bengrina, il alerte contre des pays colonisateurs (sans les nommer) qui "cherchent, à travers leurs relais à l'intérieur, de porter atteinte au pays". Il promet de "mettre fin à l'ère de la tutelle étrangère imposée au peuple algérien pendant de longues années". Argument commode, convoqué à chaque échéance électorale, ce chantage et ces mises en garde ont longtemps servi d'effet repoussoir et de moyen de dissuasion contre toute velléité de contestation de l'ordre établi.
Durant le règne de Bouteflika, on a régulièrement évoqué les "années 1990", la décennie noire, pour justifier des options et des orientations politiques, exploitant sans doute le traumatisme vécu par le peuple algérien. Dès 2011, c'est le "Printemps arabe" qui est convoqué, notamment à travers les expériences ratées de certains pays, comme la Syrie ou encore la Libye. Et comme corollaire, on exhibe les velléités d'ingérence étrangère. Autre contrevérité : l'assimilation de la transition à un vecteur d'instabilité au moment où beaucoup de pays ont réussi l'expérience, comme la Tunisie voisine.
Si elle a pu échouer au début des années 90, c'est parce que, de l'avis de beaucoup, elle n'a pas respecté les règles la régissant, la volonté politique faisant défaut, comme aujourd'hui. Reste que depuis l'émergence du mouvement en février dernier les arguments sur les périls imminents peinent à convaincre. Non seulement ils ne sont pas étayés ? la main étrangère étant évoquée depuis les années 70 ?, mais la communication et la transparence ont toujours fait défaut concernant la situation sécuritaire et les enjeux y afférents.
L'illégitimité du pouvoir, contesté plus que jamais, et la crise de confiance aidant ont fini par cultiver une espèce de scepticisme. Même si les risques sont réels, beaucoup d'Algériens ont cessé de céder à ce chantage, comme on a pu le constater à travers les slogans scandés durant les marches. C'est dire que les candidats sont appelés plutôt à rétablir la confiance qu'à recourir à un argumentaire, passé de mode, dans l'espoir de susciter l'adhésion à une démarche rejetée. Dans la forme et dans le fond.

Karim K.
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