«Je ne vois pas, je n'entends pas, je ne parle pas», dispose la loi du silence de la mafia italienne. Y contrevenir expose à une mort certaine. Et rend difficiles et souvent infructueuses les enquêtes sur les assassinats liés aux affaires du terrible milieu. Parler de milieu est, en fait, un euphémisme édulcorant qui ne distingue les organisations criminelles de l'Etat que par quelques attributs de souveraineté. Ainsi, la mafia n'est pas censée avoir de territoire ni d'hymne national. Qu'à cela ne tienne, elle s'infiltrera dans les rouages institutionnels et poussera l'entrisme jusqu'à en atteindre les centres décisionnels. Tout cela dans le silence convenu d'une criminalité qui fonctionne comme un Etat. Pourquoi rappeler une vérité connue, dont tous les épisodes ont été mémorisés par une filmographie abondante '
Comparaison n'est pas (toujours) raison, certes, mais il y a en ce moment, en Algérie, flottant dans l'air, comme un parfum venu d'Italie. A ne pas confondre avec celui de la Saipem qui, lui, est un gaz explosif. Non, il s'agit d'une odeur plutôt calabraise, une senteur sicilienne, une exhalaison napolitaine. Quand un tribunal, censé être hyper surveillé, est visité de nuit et qu'y sont subtilisés des documents, peut-être des pièces à conviction d'une extrême sensibilité et en rapport avec des affaires de corruption, le procédé porte une empreinte. Et elle est mafieuse. Quand un ministre convoqué par la justice pour être entendu dans une énorme affaire de commissions perçues sur des contrats est autorisé à quitter le pays 'probablement pour un aller simple- le plus normalement du monde, il y a de quoi installer dans l'opinion des doutes, un trouble, un émoi compréhensibles. Quand on a en tête l'affaire de la banque Khalifa et les circonstances du départ arrangé, en 2003, de son patron au moment même où l'étau de la justice se resserrait sur lui, il est permis de s'autoriser une comparaison opportune avec le cas de l'ancien ministre de l'Energie. Dans les deux cas, l'absence du principal concerné plombe le processus judiciaire et ne permet la «manifestation de la vérité» qu'au niveau des lampistes et des seconds couteaux. Alors, la mafia existe-t-elle en Algérie ' Dans sa forme et sa structuration italiennes, il serait exagéré de répondre par l'affirmative. Par contre, par bien des aspects, notamment les modes opératoires, les collusions d'intérêts, les accords tacites de partage de gâteau et de butin, il n'y a pas le moindre doute : les clans qui se sont constitués pour le détournement et la captation d'une partie de la richesse nationale sont similaires à ceux de la mafia italienne, notamment la Ndrangheta. La branche calabraise privilégie, en effet, la méthode douce et le modus vivendi avec l'administration qu'elle préfère noyauter plutôt qu'affronter.
Le phénomène mafieux, qui a pris en Algérie un essor fulgurant ces dernières années, n'est pas aussi nouveau que cela, en réalité. C'est l'abondance inédite des revenus pétroliers et une augmentation subséquente mais trop forte, et incontrôlée, de la dépense publique qui l'ont dérivé vers les récifs d'une corruption à grande échelle. Sinon, la chronique des années 90, avec la libéralisation de l'économie et l'ouverture du commerce extérieur, regorge d'exemples d'accaparement de créneaux juteux, de conflits d'intérêts et de naissance de positions dominantes sur le marché. Le «milieu» n'allait pas jusqu'à l'assassinat, comme en Russie, mais les règlements de comptes n'étaient pas rares. Ils prenaient la forme d'obstructions administratives orchestrées, de destructions de conteneurs et de marchandises dans les ports et d'une emprise sur les banques publiques, amenées à cumuler les créances douteuses, c'est-à-dire dont le remboursement est incertain.
On peut remonter plus loin encore dans le temps. La ruée vers les biens dits vacants, laissés par les colons, a démarré avant même la proclamation de l'indépendance en juillet 1962. Au nom de la légitimité révolutionnaire, la possession et la répartition des privilèges ont commencé à obéir à une nouvelle légalité «accommodée». L'Etat providence venait de naître. Il se transformera rapidement en vache à lait pour certaines catégories. Rente d'abord, faveur ensuite, et enfin privilège indu'la corruption n'est alors pas loin. Mais les premières dérives de l'indépendance, à un moment où l'Etat souverain était embryonnaire, n'excusent en aucun cas l'ampleur prise par la rapine à échelle industrielle qui est en train de saigner les ressources du pays.
A. S.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A Samil
Source : www.latribune-online.com