Medea - A la une

«Le lien entre le livre et le cinéma, une tradition qui n'a pas encore fait pleinement son entrée chez nous»



D'abord journaliste, Ahmed Gasmia est, aujourd'hui, auteur de plusieurs romans (dont deux de science-fiction) : Complot à Alger, paru chez Casbah Editions en 2007, Ombre 67, paru en 2014, Promesse de bandit (Frantz Fanon, 2018) et Les peuples du ciel (Frantz Fanon, 2020). L'histoire, dans son prochain roman, se déroule dans notre pays à l'époque romaine.Le Soir d'Algérie : D'où vient cette diversité dans les thèmes de vos romans'
Ahmed Gasmia : Au-delà des apparences, les romans que j'écris appartiennent tous à un seul genre, celui des romans d'aventures. Qu'il s'agisse d'un récit de science-fiction ou d'un roman historique, le point commun dans mes écrits est l'action et le suspense. C'est le genre que je préfère. J'ai aussi une certaine préférence pour l'histoire, chose qui se voit même dans Les peuples du ciel qui est un roman de science-fiction.
Certains de vos romans ont certainement demandé beaucoup de recherches...
Oui, bien sûr. Je pense que la recherche est très importante pour livrer un travail crédible qui puisse être pris au sérieux par le lecteur. Dans un roman, ou dans n'importe quelle ?uvre de fiction, lorsque vous faites parler un scientifique, par exemple, il doit avoir l'air d'un vrai scientifique, même chose pour un aventurier du Moyen-âge ou d'un bandit vivant à l'époque coloniale au XIXe siècle (comme dans Promesse de bandit). On plante le décor en sachant à quoi pourrait penser quelqu'un vivant à l'époque dont on parle ou exerçant le métier dont il est question dans l'histoire. Et cela n'est possible qu'en faisant un travail de recherche.
Paraît-il, vous avez «un roman perdu». C'est vrai '
Cela pourrait faire un beau titre ! Oui, j'ai un roman perdu. C'est un roman que j'ai édité en 2014 sous l'intitulé Ombre 67 et dont une partie très restreinte du public a pu y avoir accès à cause d'un problème de distribution issu d'un conflit avec mon éditeur de l'époque. C'est assez long à raconter. Mais je souhaite remercier particulièrement cet éditeur car cette mésaventure m'a donné encore plus la volonté d'écrire d'autres romans et de romans meilleurs, j'entends. Souvent, des gens avec lesquels vous avez un différend peuvent vous insuffler de la volonté. Vous pouvez aussi considérer les obstacles qui se dressent sur votre chemin comme des opportunités vous permettant de faire les choses d'une meilleure manière. Il suffit de bien regarder pour voir vraiment.
Franchement, pensez-vous que les prix littéraires (en Algérie et à l'étranger) récompensent toujours les meilleures ?uvres et les meilleurs auteurs '
Je préfère le croire pour ne pas devenir paresseux et dire que cela ne sert à rien d'écrire. Ceci dit, il existe des facteurs non littéraires qui aident un auteur à être plus visible et à obtenir un prix. Cela peut être un scandale autour du livre, une prise de position de l'auteur ou encore son propre parcours. Mais je préfère penser que tous ceux qui ont obtenu des prix l'ont largement mérité sur le plan littéraire pour que je puisse, moi-même, aller de l'avant et écrire à chaque fois de meilleurs romans.
En Occident, les meilleures ?uvres cinématographiques viennent souvent de la littérature. Ce n'est pas le cas chez nous où, paradoxalement, les scénaristes professionnels manquent. Pourquoi, à votre avis, ce «chaînon manquant» entre la littérature et le cinéma '
Le secteur cinématographique en Algérie est pratiquement inexistant aujourd'hui. C'est un facteur. Mais il n'explique pas tout. Et faire un bon film à partir d'un roman peut impliquer des moyens que nos réalisateurs et nos producteurs n'ont pas. Mais plus généralement, je pense que ce lien entre le livre et le cinéma est une véritable tradition qui n'a pas encore fait pleinement son entrée chez nous.
Votre style d'écriture et vos thèmes sont proches du «film d'action». C'est voulu ou inné '
C'est le seul genre de récit que je suis capable d'écrire sans m'ennuyer. De plus, j'ai toujours aimé les films d'action.
Si je n'avais pas choisi l'écriture, j'aurais peut-être essayé de devenir réalisateur de film d'action. C'est donc une tendance très naturelle chez moi.
De plus, dans un roman d'aventures vous pouvez inclure beaucoup d'éléments qui appartiennent aux autres genres littéraires. Vous pouvez y inclure une histoire d'amour, une dimension philosophique, historique et même des questions qui intéressent la société.
En réalité, l'action est là, surtout, pour maintenir le lecteur en haleine et l'empêcher de s'ennuyer et de lâcher le livre au bout de quelques dizaines de pages.
Complot à Alger et surtout les peuples du ciel sont deux romans de science-fiction, un genre rare dans la littérature algérienne et arabe. Pourquoi à votre avis ce genre littéraire attire peu nos écrivains '
Là, nous sommes vraiment dans la spécificité culturelle. Dans la partie du monde où nous vivons, il existe une sorte de culture austère qui considère l'imagination comme la preuve d'un manque de maturité. Ce qui fait que des personnes susceptibles d'être considérées, dans certains pays, comme des surdouées sont perçues, dans d'autres pays, comme des individus qui ne sont pas encore sortis de l'enfance et donc pas à prendre au sérieux.
Pour l'anecdote, quand j'étais à l'école primaire, certains des élèves qui étaient avec moi en classe me disaient littéralement : tu vis dans un monde imaginaire.
Ce n'est qu'en prenant de l'âge que j'ai compris que cette phrase était terrible pour eux, en réalité, car cela voulait dire que ces écoliers, même s'ils étaient des enfants, ne se permettaient pas d'aller très loin dans l'imagination.
Je constate, évidemment, que les choses changent. Beaucoup de gens chez nous aiment, aujourd'hui, la science-fiction et les histoires fantastiques, mais ce n'est pas encore une tendance générale.
La science-fiction, c'est votre genre littéraire préféré '
Disons que c'est un genre que j'affectionne beaucoup, mais surtout au cinéma. Dans la littérature, c'est plutôt le genre historique. D'ailleurs dans Les peuples du ciel, il y a, d'un côté, des gens qui vivent dans une station spatiale très sophistiquée et, d'un autre, des tribus primitives guerroyant à cheval. Et tout le roman parle, en fait, de l'histoire de l'humanité même si les choses se déroulent dans un futur lointain.
À travers les noms des personnages du roman Les peuples du ciel on a l'impression de vivre dans une société universelle. Est-ce aussi une manière d'être «optimiste» et aussi de «décomplexer» les Algériens et les Arabes, eux aussi présents dans la station spatiale aux côtés d'autres membres d'équipages aux noms de «peuples», aujourd'hui développés '
L'objectif premier était d'avoir un personnage principal au nom familier pour le lecteur algérien dans ce récit qui se déroule, en partie, dans une station spatiale internationale. Certains noms sonnent même quelque peu étranges car j'ai pris en considération les changements susceptibles de survenir en matière de patronyme dans un peu plus de trois siècles. Ceci dit, tout est une question de point de vue. Il y a aujourd'hui des scientifiques arabes qui sont très brillants mais qui brillent à l'étranger et pas parce que leurs pays leur ont offert des opportunités. Cela pourrait être le cas encore dans le futur ou pas, puisque des pays technologiquement en retard pourraient se développer dans le futur. Dans mon roman, je leur ai donné un délai de trois siècles et demi pour le faire. On peut donc considérer que certains de ces pays auront trouvé la voie du développement. Mais à l'échelle individuelle, beaucoup d'Algériens, par exemple, ont réussi en tant que scientifiques à l'étranger. Le Professeur Ali Daimal, le personnage principal, dans Les peuples du ciel pourrait tout aussi bien être quelqu'un de notre époque car des gens comme lui existent déjà.
Un autre livre, prochainement '
Je suis en ce moment en train d'écrire un roman dont les évènements se déroulent au nord de l'Algérie à l'époque romaine. J'espère pouvoir le sortir d'ici la fin du printemps. C'est le roman qui m'a demandé le plus grand travail de recherche sur le plan historique.
Entretien réalisé par Kader Bakou
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