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Ce qu'avait dit Jean Amrouche aux Français



Publié en 1960, cet article compte parmi les plus beaux et les plus forts de la période 1954-1960. Jean Amrouche s'est très tôt intéressé à la question liée à la langue, il écrit enfrançais, mène son combat dans cette langue mais il lui arrive qu'on le lui reproche comme ce garçon de café à Genève qui l'apostropha en lui disant: «Vous êtes le nourrisson qui bat sa nourrice!» Pour avoir critiqué la France dans la langue française.
Jean Amrouche a saisi ce lien indéfectible entre la langue et l'identité, l'identité et l'histoire, la culture et la terre des ancêtres pour se livrer à une véritable introspection.
Il montre bien qu'en situation ordinaire, le bilinguisme est une richesse mais dès qu'il y a un rapport de force, le dominé vit l'imposition de la langue de l'Autre comme une humiliation, une diminution de son être, car c'est une négation de son histoire personnelle et collective.
Voilà pourquoi cet article s'adresse particulièrement aux Algériens en période coloniale, mais dépasse largement ce cadre, car il renvoie à la problématique linguistique dans de nombreux pays qui ne prennent pas la mesure de l'importance des langues de leurs peuples confrontés à accepter la langue de l'Autre au détriment de la langue de soi.
Lorsque le colonisateur français universaliste arrivait au Cambodge, en Afrique noire ou en Kabylie et commençait son enseignement avec une générosité illusoire en disant: «Nos ancêtres, les Gaulois...», il opérait immédiatement une coupure dans l'esprit de ses élèves. Il enseignait, pensait-il, la civilisation, et rejetait aussitôt dans les ténèbres, non pas extérieures mais dans les ténèbres intérieures, toute la tradition des ancêtres et des parents. Et non seulement l'enfant était appelé à se développer dans la langue et la civilisation du colonisateur, mais il était contraint expressément de renier l'apport des siens, de le mépriser et d'en avoir honte.
Le déchirement
En d'autres termes, il se produisait ce phénomène qui est la contestation de l'identité. L'identité est d'abord contestée objectivement, parce qu'elle est contestée par une colonisation, par le colonisateur lui-même qui, dans le colonisé devenu une image de lui-même, ne reconnaît qu'une image, qu'une représentation, qu'une caricature quelquefois. Car ce colonisé a reçu le bienfait de la langue de la civilisation dont il n'est pas l'héritier légitime. Et par conséquent, il est une sorte de bâtard.
Il y a là une nécessité du bâtard, car l'héritier légitime, héritier de plein droit reste dans l'inconscience et ne connaît pas la valeur des héritages.
Le bâtard, lui exclu de l'héritage, est obligé de le reconquérir à la force du poignet; réintégrant par la force sa qualité d'héritier, il a été capable de connaître et d'apprécier dans toute sa plénitude la valeur de l'héritage.
L'identité est donc contestée par le regard extérieur et quasi divin de ce même colonisateur, qui seul, est apte à fonder l'homme, l'homme civilisé. Et sous ce regard extérieur, contestant son identité, le sujet en vient à contester lui-même sa propre identité, à ne plus savoir qui il est, à être établi dans le déchirement, dans une tension spirituelle et ontologique dont il serait capable d'entretenir la vigilance. Et il risque d'être détruit par cette tension, parce qu'il n'a pas de nom. Or, nul être au monde, nul être humain en tout cas, ne peut se passer d'un nom légitime. Du nom qu'il se reconnaît à lui-même et du nom qui lui est reconnu par l'Autre de plein droit.
Le phénomène fondamental est donc celui de l'identité - individuelle et nationale. Il y a quelques années, dans un congrès, on me demandait de définir les mouvements nationalistes d'Afrique du Nord et d'Afrique noire. J'ai dit simplement ceci: les mouvements nationaux ne sont autres que l'expression du besoin tragique d'avoir un nom. D'avoir un nom reconnu et quI l'emplisse. Je ne veux pas faire l'analyse de la signification du nom par rapport à celui qui le porte, et dont il est en quelque sorte la forme préexistante. Car on ne se l'impose pas à soi-même: le nom est ce qui nous est imposé, selon un certain ordre de filiation. Après quoi, l'honneur et la nécessité consisteront à remplir cette forme de l'homme qui est symbolisée dans le nom.
... Je crois que le bilinguisme est une chose extrêmement dangereuse, car si l'on veut éduquer l'homme, faire l'homme, il faut d'abord le fonder; il faut d'abord assurer, dans les profondeurs, les fondations ontologiques de cet homme, c'est-à-dire faire en sorte qu'il accède de plain-pied et de plein droit à son héritage par la possession d'une langue qui le fait car c'est la langue qui nous fait.
À la fois au niveau de la mémoire, consciente; et beaucoup plus profondément, au niveau de la mémoire involontaire et au niveau des archétypes.
Profondeur sémantique
Car il faut que la langue dans laquelle il sera fondé et qui le fonde soit pour lui non pas simplement une collection de formes dont il usera à bon ou mauvais escient en connaissance des règles, et un vocabulaire plus ou moins riche. Il faut que les vocables de cette langue aient pour lui une résonance extrême, et que toute la gamme des significations, toute la profondeur sémantique de cette langue soit par lui ressentie dans les profondeurs de son être. Il faut en quelque sorte que les mots fassent corps avec son être et qu'il ne soit pas simplement ce que l'esprit, la mémoire consciemment élit et utilise. Cette langue, je crois qu'elle doit être la langue nationale et - aussi souvent que possible, aussi généralement que possible - la langue de sa lignée naturelle.
Et il lui faut éviter autant que possible d'introduire la division au début même de cette oeuvre d'éducation qui est la fondation de l'homme. Lorsque l'enfant a été ainsi vraiment profondément enfanté par cette langue originaire, alors on peut sans aucun danger ajouter une langue secondaire. Il y a intérêt, évidemment, à ce que cette langue secondaire soit une langue universelle (non pas dans la capacité d'expression, car une langue vernaculaire, peu étendue quant à l'aire géographique, peut être une langue universelle et toute poésie vraie est vraiment à la fois la plus particulière et la plus universelle des oeuvres). Mais une langue très largement répandue, universelle en tant qu'elle offre à l'homme une aire d'interprétation aussi vaste que possible et qu'elle lui ouvre sur le monde et sur les autres une communication aussi aisée et aussi claire que possible... J'appartiens moi-même à un de ces pays où il y a une langue vernaculaire, non écrite, le kabyle. Cependant, je ne bénirai jamais suffisamment le ciel d'avoir été parmi mes 7 frères et soeurs le seul avec ma soeur[2] à avoir été profondément pénétré et baigné par l'idiome kabyle auquel je dois infiniment et que je considère comme les valeurs les plus précieuses que j'aie acquises, presque inconsciemment, d'ailleurs.
C'est ensuite que je les ai élucidées, élaborées si vous voulez à travers la connaissance du français que j'avais acquis.
Une poésie reçue
J'ai traduit, j'ai recueilli par exemple des proverbes populaires de chez moi, et si j'avais à les interpréter, je les interpréterais à travers la pratique de Mallarmé et à travers la pratique de Baudelaire.
Cette poésie que j'aie reçue, je dois dire que je ne l'ai connue qu'à travers l'expérience de la poésie française qui a été pour moi une expérience fondamentale. Cependant, il y a une sorte d'antériorité dans l'être de la poésie berbère, de ces chants qui ont bercé mon enfance par rapport à la poésie française qui est pour moi une poésie, disons de famille, et non pas une poésie étrangère.
Je pense que dans toute la mesure où la langue vernaculaire peut être une langue constituée, qui permet à l'homme de s'exprimer pleinement, elle assure la continuité d'un homme à l'égard d'un passé dont il est l'aboutissement, de son passé historique et de son passé, que je dirai mythologique...
Nous et les Français
Mais s'agissant de l'autre langage, du moment qu'il s'agit d'une langue de libre choix, la relation colonisateurs-colonisés disparaît, et par conséquent vous êtes dans la liberté. Dans vos relations avec les Français, par exemple, l'usage de la langue française dans laquelle vous pouvez être passé maître est pour vous un honneur, elle est pour vous véritablement une gloire parce que l'usage que vous en faites vous est reconnu légitime, dans la mesure même où votre qualité d'étranger est reconnue légitime.
Mais quand vous êtes dans la situation du colonisé, vous êtes tenu d'user de cette langue qu'on vous a prêtée, dont vous n'êtes que l'usufruitier et non pas le propriétaire légitime, qu'un seul usager. Vous devez en user à une seule fin qui est de louer éternellement le colonisateur et dès que vous voulez utiliser librement cette langue et au besoin même lui faire violence, pour vous exprimer vous-même, ou dès que vous voulez en utiliser toutes les possibilités dans l'attaque, dans la critique, alors vous commettez un sacrilège et même une malhonnêteté, car on vous laissera toujours entendre que si l'on vous fait la grâce de vous enseigner le français ce n'était pas pour que vous retourniez cette langue contre le colonisateur.
Combien de fois m'a-t-on dit: «Vous êtes le nourrisson qui bat sa nourrice.» Eh bien oui! je parlais un jour d'un problème particulièrement brûlant dans un café de Genève, devant un jeune garçon qui se préparait à être professeur de littérature française à Damas, avec un de mes amis, un célèbre critique que je mettais au courant d'un certain nombre de faits désolants. Tout à coup, le jeune professeur suisse m'interrompt: «Mais enfin, tout ce que vous dites là, c'est tout de même extraordinaire, vous n'avez pas l'air de vous aviser que vous le dites en français!».
Oui, je le dis en français, c'est ma langue, et je n'accepte absolument pas que les Français considèrent que la langue française est leur propriété à eux. La langue française est une création de l'homme, elle est une propriété de l'être humain, dans la mesure où il la possède...
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