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CE MONDE QUI BOUGE



CE MONDE QUI BOUGE
D'abord la bonne nouvelle : Djamel Allilat est libre et est rentré au pays. La mauvaise, l'arrestation lundi dernier de Nasser Zefzafi, 38 ans, chômeur, figure de proue de la contestation populaire du Rif marocain, qui dure depuis plus de six mois. Pour avoir défié le Makhzen, Zefzafi risque gros. Il est accusé d'«atteinte à la sécurité intérieure de l'Etat et d'autres actes constituant des crimes en vertu de la loi» ! Ce leader sorti de nulle part est le produit de la pauvreté et de l'oppression sociale de cette région du Nord-ouest marocain et l'héritier direct de cette résistance du Rif qui a marqué l'histoire du Maroc et du Maghreb. C'est dans le Rif que l'émir Abdelkader avait trouvé refuge avant d'être trahi par le monarque marocain, le sultan Abderrahmane. Et c'est dans cette région, alors sous domination espagnole depuis 1912, que va avoir lieu, bien avant la guerre d'Indochine et la guerre de Libération nationale (1954-1962), la première guerre anticoloniale du XXe siècle. Commence alors la légende d'Abdelkrim al-Khatabi, né en 1882, à Ajdir dans la tribu berbère des Beni-Ouariaghi.Après des études à l'Université d'El-Karaouine à Fès, Abdelkrim s'installe à Melila où il est successivement cadi (juge musulman), instituteur, interprète (arabe, amazigh, français et espagnol) et correspondant du Télégraphe du Rif, puis se lance en politique. Il dénonce l'oppression coloniale et se met à rêver à l'indépendance du Maroc. Abdelkrim parcourt le Rif et sensibilise les populations : «Nous devons, disait-il, sauver notre prestige et éviter l'esclavage à notre pays». Homme de culture et d'ouverture, celui qui qualifiait alors l'Occident de «civilisation du fer» par opposition au Maroc rural, arriéré et sous-développé, est tout sauf un fanatique musulman. Il a un projet politique : faire du Rif une république moderne, développer l'économie et l'éducation, et la faire reconnaître par la Société des nations (SDN). Il pense faire accéder le Rif à l'indépendance en bonne entente avec les Espagnols, avant de libérer tout le Maroc. Mais ces derniers refusent.La guerre devient inévitable quand les tribus berbères du Rif demandent à l'Espagne de quitter le Maroc. En 1920, les Espagnols envoient une armée de 100 000 hommes commandée par le général Sylvestre. Le 20 juillet 1921, l'armée espagnole subit un véritable désastre : 3 500 soldats tués, plus de 5 000 sont faits prisonniers, toute l'artillerie lourde espagnole et un véritable arsenal (fusils et munitions) tombent entre les mains des Rifains. Sylvestre se suicide. De victoire en victoire, Abdelkrim repousse les Espagnols sur les côtes. En 1922, il proclame la République du Rif. «Le Parti communiste français (PCF) unanime félicite Abdelkrim pour ses succès», titre alors l'Humanité du 11 septembre 1924.La France, inquiète, prend des mesures, vole au secours de l'Espagne. Le maréchal Pétain prend la tête d'une armée franco-espagnole de près de 400 000 hommes. Le rapport de force est inégal. Abdelkrim ne dispose que de 75 000 hommes. Il fait face à 32 divisions franco-espagnoles. Pétain mène une guerre totale : les villages rifains sont rasés par l'aviation et l'artillerie, et l'emploi de gaz chimique, l'armée française ne fait pas de prisonniers. C'est le début de la fin.En France, malgré la campagne à contre-courant menée par le PCF pour arrêter «immédiatement l'effusion de sang au Maroc», campagne relayée quotidiennement par l'Humanité qui publie des lettres de soldats, puis dans son édition du 2 juillet 1925 l'appel — le premier du genre à l'époque - lancé par Henri Barbusse et signé par une centaine d'intellectuels dont André Breton, la guerre se poursuit. Abdelkrim est vaincu en 1926. La République du Rif aura vécu.Celui dont les méthodes de guérilla ont inspiré Mao Tsé-Toung et Hô Chi Minh est fait prisonnier et sera déporté à l'île de la Réunion. Mais la guerre du Rif a un tel retentissement que le nom d'Abdelkrim est devenu le symbole de la décolonisation. Quand il s'évade en 1947, il s'installe au Caire où il est l'un des fondateurs du Comité de libération du Maghreb. Abdelkrim exilé — il ne retournera plus au Maroc en raison de l'hostilité du Makhzen —, le Rif est secoué en 1958-1959 par des révoltes qui seront écrasées dans le sang, plus de 8 000 morts, par les toutes nouvelles Forces armées royales (FAR) commandées par le général Oufkir et le futur Hassan II. Sur le tard, avant son décès en 1963, il dira de cette période (1920-1925), avec quelque amertume : «Je suis venu trop tèt.»Abdelkrim l'Amazigh repose aujourd'hui en Égypte en raison du refus du Makhzen qu'il soit enterré sur sa terre natale. Mais au Rif, on ne l'a pas oublié. La preuve
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