Medea

A FONDS PERDUS Le capital érotique



A FONDS PERDUS                                    Le capital érotique
ambelhimer@hotmail.com
Les parlementaires algériens, adversaires avoués ou non, de la règle des quotas à réserver aux femmes dans les assemblées élues devraient en faire largement usage dans le jeu de rôles qui leur est dévolu au sein de l'hémicycle de Zighoud-Youcef, sans même l'avoir lue. En tout cas, ils suggèrent la même logique qu'elle. La sociologue britannique, Catherine Hakim, enseignante à la prestigieuse London School of Economics, avait fait scandale, se faisant largement connaître au passage, en publiant Honey Money, the Power of Erotic Capital(*).
Elle élabore un concept nouveau, celui de «capital érotique» qui lui semble tellement «évident » qu'elle s'interroge pourquoi il n'avait pas été découvert avant et suggérant qu'il est normal de réussir en jouant de ses charmes. Honey Money, qu'on peut traduire par «l'argent du miel», est une expression empruntée aux prostituées asiatiques. Comme concept, le «capital érotique » est une expression qui englobe «une combinaison de pensées, peu évidentes mais cruciales, de sex-appeal, de compétences en matière de mise en valeur de soi et des habiletés sociales... ce qui rend certains hommes et femmes d'une compagnie agréable pour leurs collègues, et attractifs pour tous les membres de leur entreprise, en particulier pour ceux du sexe opposé». Le «capital érotique» est un mélange complexe «d'actifs physiques et sociaux», composé de beauté plastique, de sex-appeal, de mise en valeur de soi, de compétences sociales, de vivacité et de compétence sexuelle. Contrairement à d'autres genres de capital, il est largement indépendant de la naissance et de la classe à laquelle on appartient. Le capital érotique regrouperait six variables :
- la beauté ;
- l'attrait sexuel ;
- les compétences sociales, comme la grâce, le charme et la discrétion ;
- la vivacité, qui est un mélange de condition physique, d'énergie sociale et de bonne humeur ;
- la présentation sociale, y compris l'habillement, les bijoux et autres ornements ;
- et enfin, la sexualité qui requiert elle-même de la compétence, de l'énergie et de l'imagination.
Il est particulièrement précieux pour les pauvres, les jeunes, les «nouveaux arrivants » et les non-qualifiés. La beauté comme facteur de rendement n'est cependant pas propre à la femme. Hommes et femmes remplissant les canons de la beauté bénéficient d'avantages matériels indéniables dans le cadre de rapports de force économiques et politiques, réussissent mieux dans la vie, se distinguent des autres. De nombreuses études ont confirmé ces faits : les personnes de grande taille, aux formes athlétiques, aux traits harmonieux, gagnent mieux leur vie. Les mêmes études attestent d'une concentration plus élevée de personnes séduisantes dans le secteur privé que dans le secteur public. Dans le sillage de Catherine Hakim, d'autres sociologues se sont amusés à chiffrer le prix de la beauté, estimant qu'à compétences et formations égales, un bel homme gagne en moyenne 17% de plus que ses collègues moins attrayants. Si en moyenne, les hommes les plus attrayants tirent 17 pour cent de plus de leurs atouts physiques, les femmes gagnent 12 pour cent de plus que leurs consœurs moins bien loties physiquement. Catherine Hakim ne s'arrête pas au constat que la position sociale d'un individu dépend autant de sa culture, de sa fortune que de sa beauté. Elle en tire des conclusions plus que douteuses encourageant — «une option parmi tant d'autres», avertit-elle — les femmes à exploiter cet «avantage comparatif en s'abonnant aux salles de fitness et cabinets de chirurgie esthétique et autres espaces réservés de remise en forme. Estimant que les femmes sont bien plus douées que les hommes pour mettre en avant leurs avantages physiques, elle les invite à investir aussi bien dans leur formation intellectuelle que dans l'achat de tailleurs fendus, de talons hauts et de rouges à lèvre. Les freins à la valorisation de ces atouts ou, plus sérieusement, «avantages comparatifs», sont le patriarcat, le féminisme et le christianisme. Les féministes soutiendraient qu'il n'y a pas de réelle distinction entre mariage et prostitution et elles auraient été tellement endoctrinées par l'idéologie patriarcale qu'elles ont été tout à fait incapables de comprendre «comment la sexualité et le capital érotique peuvent être des sources de pouvoir des femmes». La monogamie chrétienne est assimilée à une «stratégie politique» imaginée par le patriarcat, afin de s'assurer que même les hommes les moins attrayants, les moins riches et les moins puissants puissent retrouver au moins un partenaire sexuel. Autre composante essentielle du concept de capital érotique : la répression séculaire de la sexualité féminine aurait réduit la libido des femmes qui auraient moins de désirs que les hommes, leur procurant au passage un autre avantage, ou un ascendant inestimable. Sur «le marché des relations sexuelles» s'exprimerait une «demande» masculine «totalement supérieure à l'offre» féminine de sexappeal. En dépit du fait que les deux sexes sont sexuellement plus actifs que jamais autour de la trentaine, dans l'ensemble la libido des femmes tend à ralentir, contrairement à celle des hommes. Les contradicteurs de Catherine Hakim avancent une batterie de contre-arguments, principalement l'idée que si son concept était opératoire ou qu'elle avait raison l'inégalité devant le travail n'existerait pas, les femmes auraient des salaires ou des postes au moins égaux, voire supérieurs à ceux des hommes. The Observerpublie une réaction au vitriol dans laquelle il traite «d'absurdités» l'argumentaire de l'auteure : «Hakim est-elle sérieuse lorsqu'elle suggère que la prostitution devrait être légalisée, que la grossesse de substitution est une source de revenus inexploités pour les femmes, que le proxénétisme est une bonne chose («un arrangement gagnant-gagnant») et que l'ampleur de la traite des êtres humains a été exagérée par les médias pour fournir «la dernière excuse pour des paniques morales et des croisades contre l'industrie du sexe.» «Beaucoup de gens ont réagi comme si le capital érotique est une question morale. Ce qui n'est pas le cas», rétorque l'auteure pour se défendre. Elle gagnerait à consulter nombre de nos pantins de parlementaires.
A. B.
(*) Catherine Hakim, Erotic Capital, European Sociological Review, Volume 26, Issue 5, October 2010.
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