Des ouvriers pris en otage
Les employeurs de la wilaya de Mascara, tout comme les autres patrons activant dans les différentes filières au niveau national, continuent, malgré les directives des institutions chargées de la protection de la main-d’œuvre, à exploiter une masse ouvrière et à la priver de tous les droits que lui accorde la Loi 90-11 portant sur les relations de travail.
Ainsi en est-il, dans le textile comme dans l’agroalimentaire, en passant par les industries dites «lourdes ou légères», au sein desquelles, l’ouvrier touche des sommes dérisoires, variant entre 3.000 à 7.000 DA/mois, sans droit aux allocations familiales pour les chargés de famille, encore faut-il qu’ils soient assurés, et sans la moindre prime de nuisance ou de salissure.
En matière de déréglementation dans le secteur du Travail, on peut dire que l’industriel privé algérien, qui reste très en retard en matière de production et de productivité, est l’un de ceux qui, après les Chinois, aura su tirer parti d’une main d’œuvre taillable et corvéable à merci, avec des volumes horaires dantesques de 10 à 12 heures/jour.
La première conséquence de ces dépassements est que, avec un pareil horaire, l’ouvrier n’a plus la même acuité pour éviter les accidents de travail, devenus trop fréquents pour être déclarés par les employeurs, lesquels craignent les lourdes sanctions administratives.
Preuve en est que, la semaine passée, un ouvrier employé dans une conserverie a glissé et est tombé dans un bassin destiné au traitement des olives. Ce n’est que 30mn plus tard que ses camarades se sont inquiétés de sa disparition. Entre-temps, il avait ingurgité plusieurs litres d’eau additionnée de saumure, avant qu’il ne soit secouru et transféré à l’hôpital où il a subi une intervention chirurgicale au niveau du pancréas.
Avisé par ses camarades, le patron de la conserverie ne s’est même pas inquiété du sort de son ouvrier. «C’est à se demander ce que font les inspecteurs du Travail?», s’inquiètent ces derniers, en poursuivant: «Pourquoi les patrons défaillants ne sont-ils pas sanctionnés? Ne sait-on pas que nos ouvriers sont sous-payés et de surcroît non assurés?...» Et de préciser: «Les inspecteurs du Travail ne sont jamais venus nous voir ou nous questionner sur la situation, que nous vivons dans ces unités. On les voit accompagner le patron dans son bureau. Après quoi, ils sortent ensemble pour se diriger vers un café ou un restaurant et le tour est joué…»
A l’inspection du Travail de Mascara, un inspecteur a bien voulu nous expliquer le paradoxe qui sévit dans le secteur. Selon lui, «l’ensemble des ouvriers exerçant dans le secteur privé acceptent au départ d’être payés au-dessous du SNMG et d’être non déclarés. Ce (mé)fait est encouragé, plus ou moins inconsciemment, par l’ouvrier lui-même, qui ne tient pas à dénoncer son employeur, de peur de perdre son job en représailles.»
Autrement dit, l’ouvrier se sent pris en otage et réagit comme s’il était sous l’effet du syndrome de Stockholm qui, comme l’on sait, amène l’otage à prendre fait et cause pour son kidnappeur. Selon ce fonctionnaire, le problème réside donc au niveau de l’ouvrier et non pas à celui de l’employeur, en citant comme autre exemple le refus de prendre son congé annuel, préférant de loin encaisser un 13ème mois.
«A propos des accidents, dit-il, l’ouvrier ne réagit qu’une fois qu’il en est victime et c’est à ce moment-là seulement qu’il vient déposer sa plainte. Dans ce cas-là, la plupart du temps, le plaignant obtient gain de cause auprès de la justice.» Il rappellera, que grâce à la nouvelle loi qui vient d’être mise en application par le ministère du Travail, les inspecteurs du Travail sont désormais habilités à consulter les déclarations des employeurs au niveau de la CNAS. Cette nouvelle procédure prévue par la Loi 83-14 prorogée serait même à l’origine de l’augmentation des taux d’adhésions cette année et aurait permis de régler plusieurs litiges opposant les salariés à la CNAS.
Cependant, les inspecteurs du Travail ont également leurs propres problèmes, à commencer par le manque de moyens de locomotion et le sentiment d’insécurité: «Imaginez un inspecteur du Travail, agissant seul en pleine zone industrielle et relevant une grave anomalie? Comment va-t-il s’en sortir?... Autrement dit, pour parler cartes sur table, l’ouvrier doit s’impliquer davantage, en nous faisant confiance, ne serait-ce que pour nous faciliter la tâche, en vue de bénéficier en retour de tous ses droits», dira en conclusion notre interlocuteur.
B. Boudjellel
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com