
La violence faite aux femmes en Afrique du Sud s'inscrit dans la durée. En effet, c'est un état de fait persistant qui a survécu à l'esclavage et la politique d'apartheid. Récemment, dans une tribune parue dans le New York Times et intitulée «La guerre aux femmes», l'essayiste sud-africain T. O. Molefe, qui travaille sur les relations raciales post-apartheid, parle de 62 000 viols commis sur des femmes dans la période allant d'avril 2013 à mars 2014.Ce chiffre effarant nous introduit directement dans la trame de l'ultime roman du grand écrivain sud-africain, André Brink, décédé au début du mois de février.Dans Philida, l'auteur avertit le lecteur qu'il s'agit de l'histoire d'une esclave qui a vécu sur la plantation de sa propre famille. C'est une enquête dans la généalogie familiale rendue possible grâce aux registres où toute la lignée des Brink a laissé sa trace. D'emblée, l'auteur cède la parole à Philida pour endosser le rôle de narratrice de sa propre histoire.Elle commence par nous parler du viol dont elle a été victime. Elle est face à l'administrateur qui donne l'air de ne pas la croire. L'interrogatoire montre la cruauté de la situation, où la victime est transformée en coupable. Il va jusqu'à l'accuser d'être une femme facile, satisfaisant tous les mâles de la grande ferme. Avec son langage particulier, Philida donne des détails de ce qui lui est arrivé, en précisant qu'elle a été séduite par un certain François, un des enfants des Brink.Ce dernier lui a fait des promesses mirobolantes, comme celle de l'affranchir de l'esclavage, elle et ses deux enfants, fruit de cette union pulsionnelle. La confrontation avec l'administrateur lui fait rappeler l'histoire de certains esclaves de la plantation ayant pris l'initiative de fuir pour retrouver leur liberté. Ils étaient considérés comme des héros, car ils arrivaient à survivre à proximité de certaines fermes en commettant de menus larcins. Ces esclaves étaient la plupart du temps repris, mais cela ne décourageait nullement les candidats à la fuite. L'auteur fait ici un clin d''il très appuyé à la littérature antillaise qui affectionne le thème des «esclaves marrons».Le marronage renvoie à la fuite des esclaves qui ont constitué des communautés libres. Un des textes emblématiques sur le sujet a été écrit par Patrick Chamoiseau sous le titre L'esclave vieil homme et le molosse (Gallimard, 1997). Par la suite, le roman d'André Brink devient polyphonique et c'est François, accusé de viol, qui fait son entrée pour livrer sa version sur cette affaire.Il confesse qu'il ne se fait pas d'illusions sur son idylle avec Philida, car son père, et encore plus sa mère, ne consentiraient jamais à ce qu'il affranchisse cette esclave. Pis encore, quand ils ont reçu la notification de l'administrateur concernant le viol, les parents ont proposé à François de nier en bloc les allégations de Philida, et ils ont proposé d'accuser à sa place deux esclaves d'une plantation voisine. François résiste à cette mascarade, mais le père n'en démord pas et passe à l'acte.Il s'agit donc d'une mise en scène odieuse dans la cour de la ferme à laquelle sont conviés esclaves et maîtres. Philida est étendue nue sur un banc et les deux esclaves sont invités à reconstituer la scène du viol. François se révolte contre son père, mais le mal est déjà fait. Cette rébellion ne dure pas longtemps, car il valide finalement la mise en scène de son père devant l'administrateur et consent d'épouser Marie-Magdalena que ses parents ont choisie pour lui.Philida perd tout espoir de retrouver sa liberté et se console en repensant au domaine de Zandvliet où elle a toujours vécu. L'évocation du domaine convoque dans sa mémoire toutes les histoires apprises au contact des ses aînées. Son imagination fertile lui permet de tisser des légendes, de les réajuster et de les réélaborer au gré de son humeur avec une prédilection pour une forme d'animisme qui se moque de la religion des maîtres.A ce moment, l'auteur cède la parole au père, le propriétaire du domaine dont le récit devient un hommage à l'esclave Abraham, dont le savoir-faire viticole a permis à la famille Brink de devenir très riche. Le seul inconvénient pour le maître, c'est l'arrivée des Anglais en Afrique du Sud au début du XIXe siècle et leur fâcheuse tendance à assouplir les lois qui régissent l'esclavage.Et c'est pour devancer une éventuelle loi d'abolition de l'esclavage que Cornelis Brink va se rendre dans le Nord, à Worcester, loin des grands centres urbains, pour vendre Philida et se débarrasser de sa présence encombrante. Ainsi Philida aura un nouveau maître plus clément. Sa vie change, avec un apaisement certain, mais les fantômes du passé restent chevillés à sa mémoire, faite d'unesérie d'abandons et de ruptures. Lors de la séparation de Philida avec Nella, sa marraine, celle-ci lui délivre le récit de son origine et du miracle de sa survie.Dans son roman, André Brink dresse un réquisitoire implacable contre l'esclavage pratiqué par sa propre famille, à l'image de la plupart des propriétaires blancs qui ont fondé leur prospérité sur l'exploitation des Noirs. C'est aussi un récit sur la généalogie familiale et les métissages qui abhorrent la pureté utopique. Un récit où le grand écrivain n'a laissé aucune marge à la complaisance. Avec Philida, André Brink signe un des meilleurs récits sur l'esclavage. André Brink, «Philida», Ed. Actes Sud (Arles) 2014.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Slimane Aït Sidhoum
Source : www.elwatan.com