Il habitait M'dina Jdida, le quartier populaire par excellence, et faisait partie de ses fa-milles les plus modestes. Il y était né et avait grandi sur les trottoirs maintes fois refaits du Boulevard Mascara. Comme tous les enfants du quartier, il avait fréquenté l'école Pasteur de garçons. Il y traîna jusqu'au cours de fin d'études. Il n'était pas doué pour les études. C'était plutôt un rêveur. Le cours de fin d'études fut pour lui le stade ultime de sa scolarité. Grâce à l'acharnement de maîtres d'écoles dévoués tels M. Feroui, M. et Mme Benhamou, M. Sabbagh, M. Masson et tant d'autres, sous la houlette de l'énergie généreuse du directeur M. Filali, il garda de son séjour à l'école un amour pour la lecture. Muni de ce modeste viatique intellectuel, il se forgea une culture impressionnante pour un autodidacte.
Dans le quartier, tout le monde le connaissait. Jeune homme, il était un « oueld el houma » qui vécut longtemps d'expédients, de petits boulots qu'il alternait avec des périodes de chômage. Son penchant pour la rêverie ne l'aidait guère à décrocher un travail, cela d'autant qu'il aimait lire. Il lisait de tout. Dans la famille, il était l'aîné. Sa mère était pour lui un phare qui éclairait sa modeste existence et dont il ne s'éloignait jamais bien loin. La chibania était une femme forte, courageuse, malmenée par la vie mais toujours debout.
Il ne quittait pas, non plus, son quartier. Il avait son territoire qui n'allait pas au-delà d'un certain périmètre. Nulle part il ne se sentait mieux. Un nakouss avec une cigarette pris debout, au coin du mur du café d'Abdallah, et il était le roi du monde. Il contemplait l'agitation fébrile du boulevard dans le bruit incessant des klaxons.
Il aimait surtout les fins de journées quand le quartier redevenait tranquille après l'agitation du jour. Entouré de ses amis au coin de la boulangerie Es-Saâda, il laissait libre cours à son ironie mordante, car il était une espèce de poète. Un dynamiteur de mots, un artiste du verbe, un grand « tenaze ». Il avait cette forme d'intelligence instinctive rare, qui ne s'apprend pas dans les écoles. Dès le premier coup d'oeil, il savait ce qui clochait chez son interlocuteur, mais il avait cette classe suprême de ne pas lui asséner directement ce qu'il avait perçu de lui, préférant le détour par l'humour.
Il employait rarement le « je » car ce n'était pas un malade de l'ego. Il avait un sens inné du partage. Bien que de condition modeste, il ne fermait jamais sa porte à un ami. Chez lui, on pouvait venir à n'importe quel moment, on était accueilli. Il y avait toujours un café, un thé, un bout de pain, ou des gâteaux. Si c'était l'heure de manger, il partageait volontiers ce qu'il avait avec son invité du moment, sans jamais le juger. Longtemps, il resta au chômage, puis il finit par devenir ouvrier. Il faisait les trois huit. Pendant que la ville dormait, lui partait travailler. C'est de cette époque qu'il devint insomniaque. Comme le temps passe vite et que la vie n'attend pas, il fit comme tout le monde dans le quartier : il se maria. Ce fut un mariage modeste. Un guellil qui prit pour femme une guellila. Les invités se comptaient sur les doigts de la main pour son mariage. Il n'avait pas assez d'argent pour faire une fête. Il étonna l'assistance en arrivant avec une rose pour sa future femme, mais personne ne comprit son geste. Sa vie changea. Il devait faire face aux responsabilités familiales auxquelles il n'était pas préparé. Il n'avait ni l'énergie ni la hargne qui font remuer les montagnes. Peut-être tenait-il ce tempérament de son père qu'il n'avait jamais connu.
Le monde lui paraissait absurde mais il n'en laissait rien paraître, tout en continuant de porter sur lui un regard empli de compassion. Il assumait son statut de victime, sans en vouloir à personne en particulier. Il n'était pas taillé pour le jeu. Il se savait « hors jeu ». Il devint père mais il restait le même, bloqué quelque part dans l'enfance et dans le rêve. Les autres autour de lui changeaient. Fini le « tnizz », ils voulaient réussir. Beaucoup, commençaient à le considérer comme un « has been », un type à éviter absolument, car il représentait l'image même de l'échec. Quelques vaniteux lui faisaient quelquefois des remontrances.
Ils l'exhortaient à se remuer, à bouger. Il est vrai que l'exhortation est notre passe-temps favori, nous qui feignons d'oublier que nous ne sommes pas autre chose que nous-mêmes, c'est-à-dire des abîmes insondables.
Poussé par l'environnement et les difficultés de l'existence, il se tourna un temps vers le « tbezniss » pour joindre les deux bouts, mais ce ne fut pas, à proprement parler, une réussite. Pas assez impliqué, sceptique. Au fond de lui, il méprisait l'argent, ou plutôt, il ne connaissait que trop bien son pouvoir corrupteur.
Quelquefois, il lui arrivait encore de railler gentiment quelqu'un qui se prenait pour le nombril du monde, en lui suggérant d'arrêter de se raconter des histoires, de se croire important pour la marche du monde, d'être irremplaçable. « Cousin, on est tous sur le même bateau et on finira tous à Aïn El-Beïda ou Moul-edouma. Prends un nakouss de ma part, je t'invite ». Chateaubriand dans ses « Mémoires d'outre-tombe » ne disait pas mieux au bout de mille pages. Les années passèrent, il tenta, tant bien que mal, de faire vivre sa famille tout en gardant son humour dans un monde qui lui échappait de plus en plus. Un jour, il découvrit qu'il était malade. Il laissa traîner, n'ayant pas l'habitude de geindre ni de se préoccuper de lui-même. Il ne prit pas au sérieux la maladie qui finit par avoir le dernier mot. Sa tombe est quelque part à Aïn El-Beïda perdue parmi les ronces et les mauvaises herbes. C'était un guellil qui n'a jamais fait le moindre mal à personne, un être exceptionnel, un perdant magnifique doté d'une qualité incomparable : l'humanité. On ne se rend compte de la valeur des gens qu'une fois disparus. Il aurait eu cinquante-huit ans au mois de juillet de cette année.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : A Boukerche
Source : www.lequotidien-oran.com