On se faisait une joie de déjeuner avec Mourad Bourboune. Mais le matin du jour dit, il annonce qu'un contre temps l'en empêche. Vraiment dommage car Mourad Bourboune est un convive très agréable d'une culture presque vertigineuse et un conteur habile. En outre, son expérience politique et son courage intellectuel le distinguent. Par exemple, encore jeune dans les premières années de l'indépendance, il fut l'un des rares à oser croiser le fer avec le pape du nationalisme intellectuel et idéologique, Mostefa Lacheraf. Il a aussi été celui qui a eu l'audace d'intenter un procès au cador du cinéma algérien, Mohamed Lakhdar-Hamina. Enfin, et pour rester dans le chapitre de la pugnacité, les jeunes journalistes de mon époque se souviennent avec une forme de délectation que Mourad Bourboune est aussi ce chroniqueur qui, dès sa toute première collaboration, avait intenté à Jeune Afrique une action en vertu de la clause de conscience.Mais Mourad Bourboune c'est aussi, d'abord et surtout, le romancier qui nous a donné Le Muezzin, que j'ai entendu Mohamed Harbi considérer comme le meilleur roman de la littérature algérienne. Ce roman est comme une sorte de prophétie écrite dans les années 1960, qui montrait comment la religion allait ingérer toutes les autres composantes du destin collectif algérien. Donc pas de Bourboune à table, mais avec Benmohamed et Kamel Bencheikh, comment ne pas évoquer des époques et des personnages qui font partie de notre patrimoine mémoriel. Kamel Bencheikh, qui a une admiration fervente pour l'écrivain marocain Mohammed Khaïr-Eddine, racontait comment, au milieu des années 1970, ils avaient fait du stop avec le jeune Tahar Djaout jusqu'au Club des Pins où se tenait un congrès des écrivains dans le but de rencontrer l'auteur d'Agadir. Ils entrèrent à la cafeteria où on leur avait dit qu'il se trouvait. Il n'y avait qu'une seule personne. « Nous cherchons Mohamed Khaïr-Eddine », dirent-ils en stéréo. « Eh bien, c'est moi ! » répondit celui-ci en arabe. Ce qui boucha un coin à Tahar Djaout.
Kamel, qui avait bien connu Mohamed Khaïr-Eddine, raconta les frasques de ce dernier, ses dérives nocturnes, souvent hallucinatoires qui sont la marque des génies. Ce fut aussi la marque de Kateb Yacine, Issiakhem, Verlaine, Rimbaud, Wahab Mokrani ou encore Boukowski.
Grâce à l'intercession de Léopold Sédar Senghor auprès de Hassan II, le rebelle, Khaïr-Eddine, l'antimonarque véhément, finit par faire profil bas et rentrer au bercail. Kamel qui s'est rendu dans son village natal non loin d'Agadir regrette que la maison familiale de ce dernier ne soit pas sauvegardée comme témoignage.
Autre maison à sauvegarder, sans doute, celle où vécut Slimane Azem à Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, en France. Sans connaître exactement le statut de ce bien visiblement mis en vente, se profile une action de la diaspora kabyle pour l'acquérir par défaut et en faire aussi un lieu de mémoire.
La semaine précédente, déjeuner avec Habib Tengour qui devait nous remettre son Sultan Galièv ou la rupture des stocks (éd. Sindbad, 1985). C'est un vieux projet que de revenir sur le Bolchevique Tatar, l'une des premières victimes du stalinisme. Mais c'est une autre histoire. Avec Habib Tengour, ça ne parle que de projet de livres. On évoque tout de même des figures de l'art algérien qu'il a bien connues. Les plasticiens Khadda et Belanteur, originaires tous deux de Mostaganem, furent les amis d'exil du père Tengour. C'est ainsi que Habib a connu la proximité avec ces deux immenses artistes algériens. Il raconte que Belanteur jusqu'à quelques mois avant sa mort se levait tous les matins très tôt pour se rendre à son atelier où il travaillait toute la journée dans une discipline rigoureuse.
Habib Tengour nous offre son petit dernier Odysséennes, éd. Puntoacapo (Italie). C'est un recueil de poésies bilingues français-italien consacré aux figures féminines de l'Odyssée. Et voilà l'occasion, peut-être, de noter à défaut de les commenter, la pile de livres qui nous attendent. Il y a cet essai d'Abderrahmane Amara et Nacer Medjdoub consacré à Slimane Rahmani, Aokas, culture locale et universalité Afriwen édition. Qui était Slimane Rahmani ' Instituteur diplômé de langue berbère en 1926, docteur es lettres françaises en 1964, il laisse une ?uvre « sur le patrimoine culturel immatériel de la Kabylie des Babors ». Il y a aussi ce petit recueil de textes Clameur et autres textes de Hocine Tandjaoui (108 édition, France). Un petit bijou où chaque mot est ciselé.
Chapitre remords, il y a là trois recueils de poésies de Amin Khan, Rhummel Apic éditions, Jours amers avec des dessins de Hamid Tibouchi, (édition bilingue El Kalima) et Poèmes d'août, dessins d'Arezki Larbi, (éditions El-Kalima) que je me promets de chroniquer depuis un moment. Enfin, le numéro de la revue Europe de cet été 2020 est consacré à Mohamed Dib et Jean Sénac avec des inédits des deux écrivains
Pour clore, le message de Mohamed Dib lors de l'assassinat de Jean Sénac en 1973 : «Honteuse vie que la nôtre, honteux écrits, honteuses paroles, honteux intérêts quand le mort qui les regarde à présent s'appelle Jean Sénac. Et tout aussi honteuses et dérisoires, ces marques de considération ? ces mascarades ? que nous nous permettons envers sa mémoire vivante parce qu'ayant l'avantage de n'avoir pas été assassiné encore.»
A. M.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Arezki Metref
Source : www.lesoirdalgerie.com