C'est en toute logique que les résultats des élections législatives dans les dictatures dures sont la source des premières protestations populaires, des violences ou des révolutions. Les peuples cadenassés savent qu'ils choisissent à peine le président de leurs fausses républiques ou qu'ils le choisissent inutilement mais, pour les élus immédiats de leur Sénat ou Parlement, il leur semble qu'ils en payent le prix immédiatement et que l'insulte faite à leur citoyenneté est frontale. Ce sont les fausses législatives qui ont fait tomber Moubarak. Ce sont elles qui menaçaient les deux royaumes de Jordanie ou du Maroc. Ce sont les fausses législatives qui menacent aujourd'hui l'empire russe de Poutine. Et c'est à la faveur des élections législatives que l'on peut juger si un régime veut démocratiser ou seulement tromper son monde. C'est à ces occasions de choix immédiats pour l'électeur que les régimes fraudent en masse, usent du viol et bourrent les urnes. L'électeur se sent ainsi lésé, absolument, car il ne s'agit pas de haute politique mais de sa quotidienneté : logement, emploi, développement et de gens qu'il connaît et dont il connaît la malhonnêteté et la cupidité, etc.
Et depuis deux décennies, la mode dans les fausses démocraties est au pluralisme de façade : on agrée deux ou trois partis «uniques» de service, un parti majoritaire qui rafle presque tout et on aromatise avec deux ou trois formations opposantes ghettoïsées. Pour bien ficeler le jeu, on filtre les candidatures à la source, on limite le quota des indépendants et on valide les élections par son propre ministre de l'Intérieur. On peut même pousser la comédie jusqu'à inviter des observateurs étrangers et quelques journalistes bien «encadrés».
Sauf que si cela a réussi pendant deux décennies, cela ne peut pas réussir tout le temps. Pour l'Algérie, la grande question internationale est ce calme énigmatique chez un peuple prompt à la colère : «Pourquoi l'Algérie n'explose pas '», a écrit un confrère. Réponses diverses. La principale est que la raison principale manque pour bouger : en Algérie, nous ne sommes pas dans une démocratie ni dans une dictature franche. Résumé du chroniqueur : un Etat faible avec un système fort. Une non-gouvernance active. L'architecture peut tenir et a tenu jusqu'à aujourd'hui. Le prochain rendez-vous des législatives risque cependant d'être fatal à ce jeu de dupes. Les Algériens ne bougent pas mais si les prochaines élections vont être concoctées comme d'habitude, cela risque d'ouvrir sur le chaos et un cycle d'émeutes sans fin et sans issues. Des élections fraudées en amont, comme on le fait depuis quelques années, avec les mêmes bousculades minables pour les têtes de listes, le même commerce des listes et les mêmes figures et candidats de carrière et les mêmes partis vont provoquer un effet de rejet dont on ne calcule pas aujourd'hui la violence possible. Les Algériens ne pourront pas supporter une autre mascarade avec le même casting FLN-RN-MSP et quelques seconds en rôle pour encore quatre ans. Une autre fraude technique, des candidatures exclues par le filtre des «fiches», les mêmes achats de voix et les mêmes élus peu éduqués, peu instruits, rapaces souvent et si peu représentatifs seront une facture que les Algériens ne pourront pas accepter et cela fragilisera encore plus le régime et le pays.
Le pire est que tout semble se diriger dans le sens d'une autre comédie nationale et internationale. Rien ne présage un changement de mentalités ou un sursaut d'honnêteté : la bataille des têtes de listes a commencé, les prochains partis qui naîtront avec des moustaches ne représentent que des ailes du régime ou quelques-uns de ses anciens employés, aucun parti n'est jeune, beau et vigoureux et le choix des élus se fait selon la loi du parrainage ou du plus fort. Cela ressemble à la démocratie promise autant qu'un râtelier ressemble à un beau sourire de 20 ans. Rien n'a été fait pour que la promesse d'ouverture soit crédible. Tout au contraire, les actuels élus et leurs appareils ont compris la menace des réformes et ont verrouillé le système encore plus.
Les anciennes fraudes étaient celles de la cupidité. Les prochaines seront celles de l'instinct de survie chez ces gens-là.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com