entretien sur le plateau avec un réalisateur exigeant sur le contenu, l'art et les techniques
-Après le déjanté Mascarades qui, sous l'apparence de la légèreté, démontre tout de même que l'Algérie est dans une impasse, vous voilà sur un film à la tonalité plus grave dans la forme !
Cela s'est trouvé comme cela. Mon premier long métrage, je le voulais une comédie mais, comme vous le soulignez, avec du contenu. Dans ce deuxième film, j'ai eu envie de replonger dans mes souvenirs d'enfance, dans ce qu'a pu être la génération de mes parents, ou plutôt de mon père qui est algérien. J'en ai sorti cette histoire de deux copains qui se sont engagés dans la guerre d'indépendance au même moment. L'un, qui l'était politiquement, avait, sans le faire exprès, entraîné l'autre dans le combat. L'un a été mis au service de la diplomatie du FLN à l'étranger, l'autre est devenu maquisard. De retour à la vie civile, en 1962, ce dernier découvre que son épouse est décédée durant son absence. Le reste du film, ce sont les 30 années qui ont suivi l'indépendance. Grosso-modo, ce qui est raconté, c'est comment deux révolutionnaires, profondément sincères, se transforment en apparatchiks avec le temps.
-En somme, si vous voulez, El Wahrani explique comment on est passé de Mascarades à l'Algérie de la mascarade'
D'une certaine manière, bien sûr. Dans ce deuxième film, ce qui est aussi abordé, c'est la diversité de l'identité algérienne...
-Mais alors, pourquoi avoir choisi le prisme d'Oran ' Dans El Wahrani, le lieu de l'action est spécifié alors que dans Mascarades, il est indéfini'
La différence c'est que Mascarades est une parabole. Elle ne pouvait se situer dans un endroit précis de l'Algérie. Néanmoins, j'ai la prétention de penser, malgré la détermination des lieux dans El Wahrani, que l'Oranais est représentatif de tout autre Algérien. Par ailleurs, si j'ai choisi Oran, c'est parce que j'ai eu une sorte de coup de foudre pour cette ville la première fois que j'y suis allé, à l'occasion de la présentation de Mascarades. Puis, en faisant connaissance avec la ville, j'ai découvert qu'elle était culturellement diversifiée' On sent une influence très espagnole' C'est une ville de la fête. Et comme j'avais le projet de parler de la diversité de la culture algérienne, j'ai su qu'il me fallait me placer à Oran, une ville à l'architecture révélatrice de toutes les communautés et nationalités méditerranéennes qui ont fait son histoire.
-El Wahrani jette la lumière sur le milieu des apparatchiks qui ont pris le pouvoir en 1962 et se sont éloignés de leurs origines révolutionnaires. Avez-vous l'intention de faire grincer des dents '
L'intention première n'est absolument pas de faire grincer des dents, même s'il y en a qui vont grincer. Mon intention, et le tournage du film m'en a confirmé la justesse, c'est de rappeler au spectateur que dans ce pays, à un moment donné (avant les années 1990, NDLR), on vivait. Vraiment. On n'était pas dans l'austérité. Les gens vivaient et la vie avait un sens.
-Comment et en quoi ce tournage a-t-il renforcé votre conviction '
Pendant les repérages, et j'en fait beaucoup à Oran, Mostaganem, Tlemcen, Sidi Bel Abbès et Témouchent, il y a une chose qui m'a terriblement frappé lors de la visite de maisons de maîtres, de belles bâtisses datant de l'ère coloniale. Combien de gens, en me faisant visiter leur maison, m'emmenaient, pour citer un exemple, au sous-sol ' Ils me montraient la chaudière en m'expliquant son principe de fonctionnement. Le problème, c'est qu'elle ne fonctionnait pas ! Et quand je posais la question de savoir pourquoi, on me répondait que ses occupants initiaux, les Européens, eux, savaient vivre et construire ! J'avais envie de hurler : mais c'est votre maison maintenant, profitez du confort qu'elle offre ! L'autre chose qui m'avait frappé, c'est le fait que ces gens qui possèdent de belles demeures, avec de belles entrées, des jardins, des escaliers majestueux du perron, et bien, ils y entrent plutôt par derrière, par l'entrée des domestiques. Seraient-ils restés colonisés dans l'esprit '
-Comment se fait-il que les cinéastes algériens, de la troisième, quatrième génération vivant en France, soient si viscéralement attachés à l'Algérie, à son présent et à son passé alors qu'ils sont nés plus d'une décennie après l'indépendance ' Vous, Baya Kasmi, etc. '
Parce que cela fait partie de notre histoire, de notre histoire cachée. Dans le film, il y a le personnage du jeune Bachir qui illustre cela. Bachir est né d'un viol durant la guerre. Une nuit, Djaffar, son père, tue par inadvertance Kotias, un garde champêtre qu'il connaît depuis qu'il était tout petit et à l'endroit duquel il n'avait aucune animosité, bien au contraire. La guerre fait qu'il le tue. C'est un peu une métaphore de ce qui est arrivé le 1er Novembre 54 dans les Aurès, avec cet instituteur de village tué alors que la mission consistait à éliminer le caïd. Dans mon film, quand le FLN apprend le fait, il exfiltre Djaffar vers le maquis. L'armée coloniale l'apprend également et le fils de Kotias va violer la femme de Djafar. Celle-ci meurt en couches, laissant Bachir, un garçon blond aux yeux bleus. Djaffar le découvre en revenant de la guerre. Il lui taira la vérité, lui affirmant toujours qu'il est arabo-musulman !
-Ce personnage, c'est un peu vous, le produit de deux identités culturelles '
Par extension, je dirais plus. Ce personnage de Bachir, c'est la nation algérienne à laquelle on a occulté une partie de son histoire pour lui plaquer une histoire officielle qui, si elle n'est pas fausse en entier, comporte des parts d'ombre trop importantes. Moi, je recherche notre vérité historique et cette vérité n'est pas plus moche ni plus belle qu'une autre. Ce pays a été colonisé durant 132 ans par les Français mais aussi, avant ces derniers, il a été occupé par d'autres pendant des siècles et des siècles. Tout ce passé est le mien, c'est mon histoire et je veux l'assumer entièrement. Pour en revenir aux gens de ma génération, comme Baya Kasmi ' pour ma part, je suis né en Algérie et suis parti en France plus tard ' c'est pareil. Ils sont tous en quête d'identité. Pour ceux qui n'ont pas de fondations fermes dans leurs propres familles, il est difficile d'être émigré.
Difficile lorsque, déjà dans ton pays d'origine, ton histoire est vacillante. Tu ne peux émigrer sainement et sereinement ailleurs que si tu sais d'où tu viens exactement. Il y a eu une guerre. Nous, on est nés après. Et pourtant cette guerre, on nous la fait porter sur les épaules, que ce soit du côté algérien ou français. Elle est toujours là. Moi, j'aime bien dire que je ne suis pas né le 7 juillet 1973 mais le 5 juillet 1830 parce que je porte une histoire en moi depuis ce moment-là. Mais, je la porte de façon non assumée, avec des blancs d'un côté comme de l'autre. Je pense que notre génération doit servir à ce qu'on lise cette page d'histoire avec tout ce qu'il y a d'écrit dessus, avec des choses qui vont faire mal et des choses qui nous rendent fiers d'elle.
Une fois qu'on l'aura lue, cette page, on pourra la tourner et enfin avancer. C'est vrai, le FLN a libéré ce pays, mais le FLN c'est aussi les cinquante ans qui ont suivi. Vous vous rendez compte comment on a célébré le cinquantenaire de l'indépendance ' Presque en catimini ! Je n'en veux à personne. Vous verrez dans la scène que je vais tourner tout à l'heure, les deux personnages, Hamid et Djaffar qui sont de ceux qui ont fait l'Algérie d'aujourd'hui, je les aime, il n'y a aucun souci. Sauf que je les montre tels qu'ils sont, des hommes qui ont des contradictions, qui ont eu à faire des choix compliqués, mais qui n'ont pas fait les meilleurs.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Kali
Source : www.elwatan.com