Ravivée par le souffle de la nostalgie, la rafale des souvenirs déclenche toujours la grosse tempête dans la tête et le coeur. Météo de l'émoi, ses prévisions sont saisissantes... Plus on avance dans l'âge, plus on éprouve le besoin de regarder dans le rétroviseur pour saisir, au milieu du brouillard ténébreux du passé, quelques images furtives qui viennent à vous comme un bolide déchaîné qui vous double rapidement. Le rétroviseur se vide alors de tout mouvement ; il n'offre plus que le reflet du long et monotone serpent d'asphalte qui court derrière vous. Vous accélérez pour rattraper ces souvenirs, de peur que vous en perdiez la trace... Plus on vieillit et plus se rétrécit le champ de nos gestes et, comme ce pays ne fait rien pour les retraités, les voilà ces septuagénaires, abandonnés sous les eucalyptus centenaires ou épaves répandues sur les bancs public au bas des appartements qu'ils ne pourront plus, bientôt, atteindre à cause des escaliers crevants. Le coronavirus a retiré les chaises de la terrasse. Le café maure est encore plus mort qu'avant. Des amis viennent avec leurs sièges ambulants. On se fait servir rapidement des cafés à l'intérieur de l'établissement puis on se met au soleil, quand il y en a en ces journées nuageuses et pluvieuses. Mais il ne faut pas se plaindre ! Du soleil, on en a eu plein la gueule et pendant des mois ! La sécheresse a cuivré les champs avoisinants qui offrent un visage hideux, inhabituel en cette période de l'année. Mais les vieux de la vieille disent que rien n'est perdu et qu'il faudra juste qu'il pleuve au moment des semailles et au cours du printemps.Je m'en vais à travers prairies et pistes oubliées, clopinant au milieu des mechtas. Je rencontre des bergers qui ne savent plus quoi faire pour nourrir leurs bêtes. Il n'y a pas la trace d'une touffe d'herbe à des kilomètres à la ronde et il manque les sous pour acheter l'aliment industriel. Il m'arrive de m'affaler sur le sol meurtri pour écouter les histoires de ces hommes qui ne connaissent du monde que ces horizons limités et le parcours quotidien à la tête de leurs troupeaux. J'écoute leurs complaintes mais, très vite, ils se retirent pour tapoter sur leurs smartphones. Eh oui, tout a changé ! Jadis, les bergers n'abandonnaient jamais leurs flûtes. Instruments magiques qui habillaient ces plaines et ces montagnes des douces complaintes de la vraie vie.
Même les nomades ne viennent plus à pied ou à dos de chameau. Dans les années 70 déjà, on les voyait débarquer des camions qu'ils louaient pour se déplacer, laissant loin derrière eux des hameaux vides.
J'ai eu l'occasion de visiter, par hasard, l'un de ces lieux-dits érigé près d'un point d'eau, au milieu de ce désert étonnant qui sépare les trois wilayas de Khenchela, Tébessa et Biskra. Un no man's land inhabité et livré aux caprices du vent. Le bourg avait un nom qui en disait long sur sa situation durant la période estivale : El Meita, la Morte. Ce fut une surprise de taille puisque tout le bourg était inoccupé à notre arrivée. Pas âme qui vive ! Seules les touffes d'alfa, déroutées par les vents de sable, sillonnaient les artères désertes du petit village. Oui, une cité vide de ses habitants. Nous tournâmes à gauche, à droite, en avant, en arrière : il n'y avait personne. Le garde champêtre qui nous accompagnait depuis Babar ne semblait nullement étonné : «Ils sont partis en transhumance... Voilà tout !» Laisser leurs habitations, leurs meubles, tout ce qu'ils possédaient sans aucune surveillance ne semblait pas surprendre notre accompagnateur ! Même les animaux domestiques ont été emportés par les familles. Un hurlement déchira le silence. On courut vers la rue d'où provenait l'aboiement. Un chien décharné et flétri, les yeux éteints et la langue pendue, nous réclamait de la nourriture : «Celui-là ne pouvait pas faire le voyage. Ils l'ont abandonné !»
À propos de constructions rurales, l'une des plus grandes erreurs faites ces dernières années a été de laisser les agriculteurs construire leurs logements sur les lopins de terre qu'ils possédaient. Le programme d'habitat rural part de très bonnes intentions et il reste l'un des exemples édifiants de l'aide de l'Etat aux plus démunis. Mais il aurait été préférable de les regrouper car ces logements ruraux isolés posent plus d'un problème.
Ça commence par une maison, puis il faut marier les garçons qui ne tarderont pas à construire leurs propres logements. Le frère, le cousin se mettent à côté. Leurs enfants édifient à leur tour leurs maisons, etc. Au bout d'un certain temps, nous aurons ces hameaux sans queue ni tête que le gouvernement actuel appelle «zones d'ombre» et qui sont l'une de ses priorités en termes de développement rural.
C'est du pur gaspillage que de vouloir amener l'eau et l'électricité à tous ces points de vie créés sans aucune étude stratégique et sans aucun plan conçu par les responsables locaux et nationaux du secteur. Le comble est que ces familles éparses demandent le gaz et finissent par l'obtenir. C'est le gaz de VILLE et aucun pays au monde ne l'amène dans les campagnes les plus reculées ! L'Etat fait courir des centaines de milliers de kilomètres de câbles électriques et de tuyaux d'eau et de gaz pour alimenter, çà et là, quelques dizaines de familles ! Même l'Amérique et la Russie n'ont pas fait cela ! Le meilleur moyen d'assurer toutes ces commodités aux meilleurs coûts est de demander aux agriculteurs de se regrouper, à défaut de leur imposer des sites qui recevront de véritables villages pourvus de tous les moyens de la vie moderne.
Evoquant ce sujet, Boumediène avait dit un jour : «Le progrès passe par un minimum de regroupement.» Ce fut le démarrage du fabuleux programme des villages agricoles socialistes conçus par des compétences algériennes recrutées parmi les architectes, les agronomes, les ingénieurs en bâtiment, les experts en hydraulique, les sociologues et les cadres des ministères concernés. Ce furent les cités d'un bonheur qui ne dura pas longtemps car la bourgeoisie compradore, aux aguets, sabota le projet de l'Algérie socialiste. Ces localités offrent aujourd'hui le visage de cités bidonvillisées, sans âme, avec des constructions qui ne respectent aucune norme. Quand je passe à côté de l'une d'elles, je tourne les yeux car je veux laisser vivante dans ma mémoire l'image idyllique de ces beaux villages verdoyants où il y avait une mosquée et un cinéma, en plus de l'école, du dispensaire, du marché, du café, de la maison de jeunes, etc. De 1972 à 1977, j'ai pratiquement visité tous les villages socialistes de l'Algérie révolutionnaire et aucun ne ressemblait à l'autre. Beaucoup furent construits par l'armée.
Tant de souvenirs reviennent comme une sonate d'automne qui me tire de la médiocrité ambiante et m'extirpe de cette époque sans saveur où une épidémie terrasse tout un pays alors que la catastrophe est encore loin. Il faut, bien sûr, prendre toutes les mesures connues pour éviter la contamination mais il faut aussi penser à la vie de la Nation car que vaut la vie des êtres quand la Nation meurt ' Sincèrement, je reste admiratif de ces pays ravagés par le Covid-19, avec des millions de cas et des milliers de morts par jour et qui continuent de croire en la vie, de travailler, de tracer des projets, de conquérir les mers, les déserts et les cieux, de tourner des films, d'envoyer des fusées dans l'espace, d'organiser des championnats sportifs, d'innover, de préparer l'avenir... Il est impossible qu'un virus vienne à bout des hommes debout !
On ne peut gouverner par la seule gestion des catastrophes. Il faut voir plus loin et dresser de véritables stratégies afin que l'économie reprenne, que la vie sociale et culturelle ne trépasse pas, que le manque d'opiniâtreté et l'abattement n'enterrent pas l'espoir ! Ecouter les catastrophistes, c'est préparer la tombe de tout un pays. Relevons les défis du présent et du futur et croyons en quelque chose de plus grand que la simple victoire sur le virus. Croyons en nous, en nos moyens, en ce destin fabuleux d'une Nation qui a toutes les richesses naturelles du monde, un espace infini pour faire courir les rêves les plus fous et un formidable potentiel humain constitué par une jeunesse dynamique et rebelle !
M. F.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Maâmar Farah
Source : www.lesoirdalgerie.com