
Grâce aux éditions Enag, le lecteur a enfin l'occasion de découvrir et d'apprécier un écrivain resté dans l'ombre malgré son talent littéraire. Assouf ou rêveries migratoires est le troisième livre de Miloud Chorfa.Le natif de Khenchela a à son actif deux ouvrages déjà publiés : Ode à la Marseillaise (Publibook, France 2009) et Le deuil permanent (Enag 2013). Deux recueils de nouvelles qui racontent l'histoire contemporaine de la perle des Aurès-Nemenchas, ville où l'auteur a vécu presque toute sa vie.'cet auteur méconnu est né le 17 février 1945 dans l'antique Mascula.'avant de se consacrer à l'écriture, un peu tardivement, à l'âge de la retraite, il était professeur dans le secteur de l'éducation puis directeur de formation au Centre national pédagogique agricole à Alger, et enfin chef de division de la valorisation des ressources humaines à Ghardaïa.'riche de connaissances et d'expériences de la vie, une réserve dans laquelle il suffit de puiser, Miloud Chorfa s'est naturellement tourné vers la littérature et la publication de contributions dans les journaux.'l'ancien professeur de français voulait se faire plaisir tout en faisant connaître aux lecteurs la ville tant aimée et pas uniquement riche de son histoire.'car Khenchela ne se limite pas à évoquer la Kahina, Abbas Laghrour et ses compagnons, la glorieuse révolution de Novembre 1954, les thermes ou la nature dans toute sa splendeur... Khenchela, c'est aussi la ville personnifiée, où l'homme «ordinaire» est au centre de l'Histoire. En l'occurrence, les personnages que fait évoluer l'auteur dans ses nouvelles, ses chroniques et son dernier récit acquièrent une telle dimension humaine, charnelle, avec ses joies et ses souffrances.'une dimension sans laquelle la grande histoire du quotidien ne peut être véritablement racontée. Précisément, Assouf ou rêveries migratoires raconte des histoires vraies. La vie y est le personnage principal en quelque sorte, à la nuance près que les drames successifs vécus par les personnages disent l'exil, l'errance, l'entre-deux et même l'exil intérieur.De l'authentique, comme le précise Miloud Chorfa dans le préambule.'lisons plutôt : «Mon père disait : ''La vérité est un mensonge de la réalité. Adolescent, je ne comprenais pas cette tournure d'esprit.'je n'arrivais pas à saisir le sens philosophique de cette locution.'je me suis toujours inspiré des attitudes intellectuelles du sage qu'il était pour étayer ma propre vision et donner à l'authentique l'élément essentiel qui le confirme.'cet ouvrage raconte des situations vécues.Du paysan qui perd sa terre au jeu, aux cadres qui perdent la vie dans des pays où ils aspiraient au meilleur.'perdre, du transitif au pronominal, est d'un constat courant tout au long de ce récit.» Khenchela voit ses enfants partir.'elle en est séparée par l'éloignement ou par la mort.'la perte synonyme de privation, le vide qui en résulte. «C'est un dur métier que l'exil», disait Nazim Hikmet.'assouf ou la perte de la mère patrie pour un homme... une violente douleur.'quelque chose qui ressemble à la perte d'un enfant pour une mère.?àpropos de ce terme targui qui a donné le titre du livre, l'auteur explique que Assouf n'a donc rien à voir avec la nostalgie : «Assouf exprime un désir intense pour quelque chose que l'on aime et que l'on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain.»Dans un style simple, dépouillé, fluide, clair et imprégné de cette touche humaine qui ajoute à la lisibilité du texte, Miloud Chorfa raconte les situations de ces exilés en Occident (en France et en Amérique du Nord), face à des sociétés programmées pour les rejeter, ou au moment où leur vie bascule de façon inattendue, parfois de façon absurde.'en contrepoint, ou comme un tableau placé dans le contre-jour, il y a Khenchela, les origines, les valeurs ancestrales, la culture algérienne... Selon une vision réaliste et objective des choses, l'auteur relate le destin de ces exilés qui partout sont seuls.'des personnages dont les racines sont à Khenchela alors qu'ils vivent ailleurs.'c'est cela Assouf et, comme dit le proverbe algérien, «l'étoffe de soie s'use, mais on n'en fait jamais des chiffons».'surtout, ces exilés semblent avoir tiré la mauvaise carte dans le jeu de la vie.'et c'est ainsi que, par une sorte de prédestination, les lois du hasard les font basculer dans la fatalité des événements.àelle seule, la longue histoire de Abderrahmane est révélatrice de l'étrange destin (malédiction ') qui, enchaînant les tournants tragiques, entraîne les personnages vers la pente raide.'abderrahmane ' «Il était né riche avec une cuiller en or dans la bouche, il avait vécu pauvre ouvrier pour mourir démuni de tous ses biens et même de ses enfants.'ils avait de tout temps joué la mauvaise carte jusqu'à sa mort.» Cette histoire d'une vie illumine, la première partie du livre, tant le récit — détaillé, poignant — est exécuté de main de maître par un Miloud Chorfa qui connaît parfaitement la psychologie des personnages et leur environnement sociologique.'sur fond de chroniques sociales, les événements se succèdent.'le mouvement de la vie s'accélère à mesure que les acteurs, pris sur le vif, dévoilent des expériences émotionnelles fluctuantes et toujours contrariées.'nous sommes en pays chaoui, dans les années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale. Abderrahmane, fils d'un riche propriétaire terrien, avait tout dilapidé.'il avait un vice destructeur : le jeu de cartes.'alors «il joua, il perdit, il vendit les bien hérités» et il ne tarda pas à atteindre le fond.Celui qui était «l'aîné de tous ceux qui sont partis dans le cortège funèbre, dernier à porter l'espoir de toute une lignée abattue par la maladie et décimée presque entièrement», perdit son frère cadet terrassé par la maladie. «Abderrahmane n'en peut plus, il décide de partir, oui partir en France.'il veut rejoindre sa sœur installée avec son mari et ses enfants depuis, déjà , plusieurs années dans ce village de montagnes froides où le gel et la neige sont constants en hiver».Avant le grand saut, retour sur l'enfance et la vie antérieure de Abderrahmane.'l'occasion pour l'auteur de faire revivre la société chaouia : mode de vie, traditions, us et coutumes, valeurs ancestrales, rapports hommes-femmes désormais faits de dépendance et de soumission au mâle.?«Pourtant, rappelle l'auteur, dans un passé récent, la femme chaouia était la maîtresse incontestée. Elle était la décideuse, elle pouvait prendre des initiatives sans en référer ni à son mari ni à aucun mâle.'l'homme n'était qu'un simple géniteur qui devait fidélité à sa femme, il avait un rôle bien noble : celui de protecteur de la famille.» Et voilà Abderrahmane parti «pour l'inconnu, la France (...) un pays que ne connaissent que les anciens combattants et les rares travailleurs nécessaires à la construction d'un pays dévasté par la guerre.» Le mari de sa sœur y vit avec sa femme et ses enfants. «Véritable héros, échappé des camps nazis, Maâmar, le beau-frère, reprit le chemin de l'exil pour s'établir dans une bourgade de quelques habitants.'il travaille dans une usine de caoutchouc, habite un deux-pièces dans une cour froide où se trouvent les toilettes...» Focus sur la vie quotidienne de Maâmar et sa famille, la relation avec les voisins, son singulier passé de combattant de la Deuxième Guerre mondiale.'abderrahmane se trouve à Saint-Claude (le nom du village) depuis maintenant cinq mois et «il pense faire venir sa famille», c'est-à-dire sa mère, sa femme et ses enfants.'le lecteur n'a pas encore repris son souffle que, dans le dernier chapitre de la première partie, les évènements se précipitent : à partir de Bène (Annaba), toute la famille embarque dans le bateau en partance pour Marseille, puis elle prend le train pour Saint-Claude.'le village «est encastré entre des montagnes, il n'est pas grand, il est même plus petit que Khenchela en ces années cinquante». Abderrahmane et sa famille s'y installent, ils occupent «un trois-pièces dans la même cour que Maâmar».'les choses semblent bien se passer pour Abderrahmane et tous ces exilés de Khenchela.'c'était sans compter avec l'imprévu, l'imprévisible. Certes, «les traditions sont encore vivaces», mais les germes de la déliquescence sont déjà présents.?«Les enfants sont envahis par un mimétisme que les parents ne peuvent contrôler faute de savoir» et, en grandissant, ils «commencent à échapper au contrôle des parents».'l'auteur revient sur les bouleversements vécus par les familles émigrées, les conflits générationnels, le choc des cultures... «Autant la soudure était parfaite entre Algériens et dans les familles pendant les sept ans et demi de guerre, autant la désagrégation qui a suivi après mai soixante-huit était dévastatrice (...).'la famille commence à perdre de son auréole, la solidarité connue dans le milieu émigré n'est plus qu'un souvenir que beaucoup regrettent.» Le parfait exemple, c'est la descendance de Abderrahmane : désormais sans boussole, les enfants «sont perdus, ils n'ont plus aucun repère et rien ne les incite à garder le cap que les parents n'arrivent pas à situer».'ils sont d'une autre culture, d'une autre planète... «Les années passent les enfants grandissent, Abderrahmane tombe malade, ses jours sont comptés.» Sa vie n'est-elle donc qu'une suite d'échecs et de désillusions ' «Sa véritable richesse, ses enfants, a été perdue alors qu'il a arrêté de jouer depuis plus d'un demi-siècle.» Le crépuscule d'un déraciné, d'un homme qui a tout perdu...Avant d'enchaîner avec Les émigrés du continent américain (deuxième partie), Miloud Chorfa revient sur l'échec et les ratés de la politique française d'intégration et d'assimilation.'la boucle est bouclée, à travers notamment les exemples des jeunes Djamel et Bachir.'les exilés aux Etats-Unis et au Canada, tous originaires de Khenchela, ont connu un parcours différent, ils sont animés par d'autres motivations.'la plupart sont bardés de diplômes, ils veulent prouver leur compétence et ils désirent se faire une place au soleil là où leur savoir-faire est reconnu et récompensé à sa juste valeur.'ces jeunes ont pour nom Abdelhamid, M.T., B.D., Dj., Messaoud B.'tous des personnages ayant réellement existé et dont l'auteur retrace le parcours d'abord lumineux et un avenir plein de promesses... C'était avant que la roue du destin tourne brusquement dans le sens contraire.'la sarabande folle, tragique, ne va pas s'arrêter là : comme pour exorciser les démons de la perte, de la souffrance infinie, de la haine et de la bêtise humaine, l'auteur revient sur le massacre du 17 octobre 1961 et sur la mésaventure de Larbi B., en 1987, c'est-à-dire 27 ans plus tard, toujours à Paris.'du tragi-comique pour panser quelque peu les plaies morales qui font frissonner le lecteur tout au long de ce récit émouvant.Hocine TamouMiloud Chorfa Assouf ou rêveries migratoires, éditions Enag, Alger 2016, 202 pages.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Soir d'Algérie
Source : www.lesoirdalgerie.com