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"Le parc du Tassili N'Ajjer souffre de problèmes nombreux et complexes"



Yamina Miri-Aït Abdelmalek est ingénieure-agronome en spécialité Foresterie et protection de la nature, titulaire d'un magister en écologie, auteure, fervente militante de l'écotourisme et défenseur chevronnée de la nature en général et des parcs nationaux en particulier. Aujourd'hui jeune retraitée d'une administration qui l'avait quelque peu éloignée de sa passion première, l'écologie, elle y revient en force et partage dans cet entretien à "Liberté" son amour du désert algérien et sa volonté de sauvegarde d'un patrimoine en déperdition.Liberté : Pourquoi cet intérêt pour le Sud, et plus particulièrement Djanet '
Yamina Miri-Aït Abdelmalek : Le déclic, plutôt le virus, je l'ai attrapé lors d'un voyage organisé entre étudiants agronomes, dans les Oasis, en 1987. Lorsque le bus (de l'ONAT) fit sa première escale à Boussâada, et que j'en descendis, j'eus l'impression que c'était la première fois que je respirais, tellement l'air était sain et léger. Ensuite, la vue de l'étendue des dunes me fascina littéralement.
Depuis, je n'ai de cesse de vouloir visiter toutes les régions de notre merveilleux Sahara. Quant à Djanet, c'est une petite histoire liée à mon cursus universitaire. Un de mes profs d'écologie avait organisé, à titre personnel, un séjour scientifique dans le Tassili N'Ajjer. Nous n'étions alors que trois étudiants inscrits en option Protection de la nature, et il n'avait proposé l'aventure qu'à mes deux camarades. À ce jour, je n'en ai pas compris la raison. Il ne savait pas cependant qu'il venait de semer en moi l'envie d'aller visiter cette région. Je dus patienter plusieurs années, avant d'y aller, pour la première fois, en 2008, accompagnée de mon époux et de mes deux fillettes. Et j'en fus subjuguée ! En tant que forestière et écologue, je rêvais de toucher le fameux cyprès du Tassili (ou cyprès de Duprez), espèce endémique du Plateau, de voir les phragmites géantes d'Ihrir, la lavande d'Antinéa, les acacias? en un mot, toute la flore dont on nous avait tant parlé en cours.
Et depuis, vous y allez chaque année, quel constat des lieux pourriez-vous faire aujourd'hui '
Le Parc culturel du Tassili N'Ajjer (PCTA) est immense, c'est 138 000 km2, ce qui fait de lui le premier parc en Algérie. Et il a bénéficié d'autres classements, il est Patrimoine mondial de l'humanité (1982), Réserve de la biosphère (1986), et en 2001, Ihrir se voit classé Zone humide d'importance Internationale. C'est dire toute l'importance de ce parc qui souffre de problèmes nombreux et complexes. Je commencerai par la taxe d'accès d'un montant dérisoire de 100 DA par personne et par séjour. C'est une aberration ! Il est grand temps que les ministères de tutelle réajustent cette taxe en lui donnant la valeur réelle de ticket d'accès au plus grand musée de la préhistoire à ciel ouvert du monde.
J'enchaînerai avec le problème des ordures qui augmentent proportionnellement au nombre d'habitants, ainsi qu'au nombre de migrants qui est en hausse. Le constat est amer, Djanet-ville et ses environs sont jonchés d'ordures, et surtout de plastique de tous types. De toute évidence, il faudrait penser à un ramassage plus régulier, ainsi qu'au recyclage. En ce qui concerne la faune, je voudrais aborder le braconnage, un thème complexe et délicat. Au cours de conversations que j'ai pu avoir avec des Touareg, au sujet de la "chasse" au mouflon à manchettes et à la gazelle, j'ai vite compris que ceci représentait pour eux un acte tout à fait naturel, voire banal, qui selon eux, ne menace en rien la pérennité des espèces ; tout en sachant pertinemment que la loi l'interdit. En fait, c'est une tradition ancrée dans leurs m?urs qui fait partie de leur culture. Et dans ce cas, la sensibilisation sera longue mais possible, à condition qu'elle s'adresse en premier lieu aux guides (et là, je reviens à la formation), qui eux sont déjà sur le terrain, et en parallèle aux enfants, les adultes de demain.
Ensuite, sur le terrain, ma première constatation est l'absence totale de panneaux d'information. Je n'en ai pas rencontré un seul, ne serait-ce que pour avertir les touristes qu'ils se trouvent dans un Parc culturel, et donc dans une aire naturelle protégée régie par des lois. Je conçois que le PCTA soit immense, mais des panneaux pourraient être placés, au moins sur les sites les plus importants, afin d'informer, mais aussi de rappeler aux visiteurs le comportement à adopter en ces lieux, et aussi que les écosystèmes sont fragiles, qu'il faut respecter les peintures et gravures, qu'il est interdit de ramasser des pierres, qu'il ne faut pas arracher les plantes, qu'il ne faut pas déranger la faune, qu'il est interdit de se baigner, qu'il faut ramasser ses ordures etc.
C'est pour toutes ces raisons que les agences de voyage ont un rôle primordial à jouer. Il faudrait distribuer la charte de l'écotouriste (sorte de petit dépliant, illustré simplement, comportant toutes les règles citées ci-dessus) à chaque visiteur pour qu'il prenne connaissance, avant d'entamer son circuit, des règles à respecter dans une aire protégée de ce type.
Que pensez-vous de ce projet de faire de Djanet une wilaya '
Le tourisme est un vecteur de développement économique et un facteur de stabilité sociale non négligeables. Donc si Djanet passe wilaya et qu'elle mise sur le tourisme, elle pourrait avoir des retombées colossales, à condition qu'il soit bien planifié et qu'il intègre les populations locales. Ceci pourrait contribuer à développer une économie qui donnera un rayonnement plus important à la richesse archéologique de la région. En devenant wilaya, il y aura automatiquement création de postes budgétaires, ce qui aidera à la sédentarisation des cadres dans leur région. D'autre part, la population locale n'aura plus à couvrir les 430 km séparant Illizi de Djanet, par le seul axe routier existant.
D'ailleurs, le fait de l'élever au rang de wilaya boostera certainement le projet routier stratégique Tamenrasset-Djanet. Et pour revenir à ce parc culturel du Tassili, joyau unique au monde, aux multiples facettes, étincelant de mille feux, dans un grand écrin nommé Algérie, il est de notre devoir à tous de le protéger jalousement, afin de le faire découvrir et d'en partager les beautés avec l'Humanité tout entière, le plus longtemps possible...

Propos recueillis par : Samira Bendris-Oulebsir
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