«L'union fait la force.» Esope
Je vous avais déjà dit qu'il y avait comme une terrible menace qui pesait sur notre cité. Il faut dire que depuis quelques années la situation se détériorait à vue d'oeil. La gestion est absente des espaces communs de cette cité dont la population augmente au rythme des cortèges nuptiaux qui tirent les mornes week-ends de leur torpeur estivale. Notre cité était célèbre pour son marché qui affichait des prix raisonnables quand il occupait un vaste terrain vague avant d'être enfermé entre quatre murs et une toiture de zinc qui distille une chaleur insupportable les jours de canicule. Maintenant, la cité dispose de deux écoles primaires, deux CEM et un lycée. Une seule ombre reste au tableau: le dispensaire qui a été démantelé n'a pas été remplacé. Des sept îlots que compte la tentaculaire cité, seuls ceux attribués aux fonctionnaires et aux épargnants connaissent une hygiène acceptable. Au départ, tout allait bien: les locataires ou copropriétaires s'entendaient fort bien, surtout pour installer une parabole commune, car à l'époque le prix de revient de cet équipement était insupportable pour le budget d'une famille. Pour l'entretien des espaces communs, la première initiative revient toujours à quatre ou cinq citoyens plus conscients que d'autres, qui vont entreprendre de nettoyer des espaces verts envahis par des herbes folles ornées de sachets en plastique qui s'accrochent avec entêtement ou repeindre leur cage d'escalier, qui est astiquée deux fois par semaine par une femme de ménage, qui peine à faire cotiser des locataires récalcitrants. Car la mobilisation des riverains ou des habitants d'un immeuble ne dure que ce que durent les roses, l'espace d'un matin: au fil des jours, la solidarité affichée va s'effilocher, les volontaires, nombreux les premiers temps, trouveront vite qu'un bon café devant la télé est plus profitable! Leurs rangs vont s'éclaircir jusqu'à ce que le comité de quartier soit réduit à sa plus simple expression, c'est-à-dire à son fondateur, qui, par orgueil ou par obstination, continuera à faire seul, les tâches accomplies au début par une dizaine de personnes: il désherbe, plante, arrose, balaie, nettoie en silence, sous le regard gêné de ses voisins qui passent en lançant un «salam alikoum» très discret, mais en regardant ailleurs. Les locataires sont démobilisés: mettre la main à la poche est un geste surhumain pour des pères de famille qui invoquent la cherté de la vie, le bas niveau des salaires, mais qui n'hésitent pas à investir, au lendemain de ces récriminations, des sommes faramineuses dans l'achat d'un énorme mouton encorné, tout cela pour faire plaisir à une descendance nombreuse qui va, des journées durant, planifier son emploi du temps en fonction du mouton. Il faut aussi parler de la matrone, qui bat énergiquement son tapis sur le balcon en lançant des défis chiffrés à sa voisine, sur le poids du mouton et sur la superficie de sa peau dont la toison est une promesse d'un confort futur. Ce comportement a commencé depuis que certaines familles ont squatté des caves: les voisins commencent à s'éviter et ne se consultent plus sur l'état de leur immeuble: l'ascenseur a rendu l'âme depuis longtemps et les espaces verts sont couverts de détritus.
Heureusement que de temps à autre, il se présente des événements d'une telle gravité et d'une telle urgence que tous les concernés se précipitent pour affronter une situation qui risque de mettre en péril la relative tranquillité de l'immeuble: depuis quelques jours, des individus à la mine patibulaire, venant certainement de l'îlot réservé aux recasés de Bab-El-Oued et de Clos-Salembier, ont tenté d'occuper certaines caves vides en mettant les locataires devant le fait accompli. Certains sont venus de nuit, ont forcé les portes et commencé à nettoyer les lieux. Les locataires se sont empréssés d'avertir les forces de police qui sont venues déloger les indus occupants qui ne se décourageront pas pour autant et reviendront le lendemain munis d'armes blanches. Ils trouveront devant eux des locataires soudés par cette soudaine menace qui a été perçue comme une manipulation venue d'ailleurs, au point que certains, non sans humour se sont posé la question pour savoir si ce n'était pas le Qatar qui avait fomenté ce complot. Depuis, des locataires vigilants veillent sans relâche au pied des immeubles.
Heureusement que le pire a été évité.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com