Par Rachid Zidani(*)
Ce fut dans les débuts de 1957 que l'armée française a entamé la construction des lignes électrifiées avec barbelés pour isoler nos maquis de l'intérieur des sources de ravitaillement en armement et munitions que furent la Tunisie (à l'est) et le Maroc (à l'ouest).
Ce fut d'abord la ligne Morice, du nom du ministre français de la Défense en poste à l'époque. Cette ligne s'étend de la mer (environs de Ben-M'hidi, 20 km à l'est de Annaba) jusqu'à Bir Bougacha (au sud de Negrine), à la limite entre les wilayas de Tébessa et d'El-Oued, soit plus de 400 km.
Elle s'étend sur deux lignes de barbelés parallèles hautes de quelque deux mètres chacune. Au milieu de ces barbelés, l'ennemi réalisa une piste pour ses véhicules qui patrouillaient jour et nuit. Chaque ligne de barbelés était réalisée comme suit : le barbelé en forme de cerceaux commence à même le sol. À quelques centimètres du sol, les lignes de câbles électriques sont superposées sur toute la hauteur du barbelé à quelque vingt centimètres entre chaque câble.
Ainsi, il était impossible pour des convois de bêtes lourdement chargées de passer le barrage avec beaucoup de chance de survivre. Par contre, pour nous autres combattants à pied, il était moins dangereux de réussir le passage si les conditions et autres précautions étaient prises et respectées par toute la patrouille qui tentait le passage. Et ce n'était pas toujours évident.
Rappel historique. C'est en 1959 que la direction de la Révolution, installée à Tunis (l'état-major de l'ALN n'étant pas encore opérationnel), a décidé de déplacer les cadres responsables dans les Wilayas I, III, IV et VI et les remplacer par de nouveaux se trouvant en Tunisie. Pour rappel, les chefs de ces wilayas étaient ceux qui ont organisé et tenu la «réunion des colonels» en décembre 1958. On sait ce qu'il en est advenu de ces chefs convoqués par le GPRA : Amirouche, Benabderrezak et Mhamed sont tous les trois tombés au champ d'honneur. Seul le colonel Hadj lakhdar a réussi à traverser la frontière en avril 1959 et répondre ainsi à la convocation de Krim. Ils furent remplacés par des cadres qui se trouvaient déjà en Tunisie, loin des maquis de l'intérieur : Hadj Lakhdar par Radjai (tombé) puis par Soui (tombé lui aussi), puis par Tahar zbiri toujours de ce monde, amirouche par abderramane Oumira tombé lui aussi peu de temps après son arrivée en Wilaya III. C'est le regretté colonel Mohand oulhadj, déjà en place en tant qu'adjoint d'Amirouche, qui lui succéda. Pour la Wilaya IV, le GPRA y désigna le colonel Ahmed bencherif. Celui-ci, qui était à la frontière tunisienne, a réussi à atteindre la Wilaya IV mais ne tarda pas à être fait prisonnier. Ce fut un chef local qui lui succéda en la personne du grand colonel Youcef khatib.
Le mouvement de cadres concernait aussi des cadres subalternes : Tahar amirouchene, secrétaire général de la Wilaya III sous Amirouche, fut muté en wilaya I. Il tomba au champ d'honneur dans Boutalab, en route vers Kimmel. boualem oussedik, capitaine de la Wilaya IV, fut affecté en Tunisie. C'était début janvier 1960 qu'il arriva à Kimmel, PC de la wilaya I.
C'est à cette date que le chef politico-militaire de la wilaya I, le regretté commandant Mostepha bennoui, décida mon transfert en Tunisie. En compagnie de Boualem Oussedik, d'une dizaine de djounoud et surtout du guide, Bourguiba, nous prîmes le départ de Kimmel vers la Tunisie via les djebels nemenchas. La marche dura quelque six jours à travers des zones totalement vides parce qu'interdites et terriblement difficiles d'accès à cause d'un relief montagneux et rocailleux. L'étape la plus dure fut celle où il fallait traverser les monts d'Argou. Tout le parcours était classé «zone interdite» et les populations y étaient rares.
La dernière étape fut notre arrivée au djebel Oum lakmakem dans son versant ouest. C'est une chaîne de montagnes qui part de djebel Onk et qui aboutit juste au-dessus de Negrine. C'est là notre point de passage. Nous y arrivâmes tôt le matin après toute une nuit de marche. Pourquoi avoir planifié cela de cette manière ' Le passage de la ligne Morice devant se faire la nuit suivante, deux raisons : d'abord, nous reposer toute la journée, ensuite et surtout notre guide, le sympathique Bourguiba, avait pour mission de nous guider jusqu'à la zone de passage, nous indiquer le lieu de traversée et la direction à suivre et retourner immédiatement le plus loin possible car le lendemain l'armée coloniale aura sûrement à ratisser toute la région où aucune âme ne vit et Bourguiba se devait d'être très loin.
Nous campâmes côté ouest du djebel, bien à l'abri entre les rochers, pour ne pas être repérés par les pipers d'observation, très actifs dans toute la zone du barrage. Vers midi, nous décidâmes la reconnaissance des lieux. Bourguiba, un autre djoundi et moi-même grimpâmes jusqu'au sommet d'Oum lakmakem pour superviser tout l'itinéraire au-delà du barrage vers la frontière. Nous nous trouvâmes sur la crête dominant la région entre djebel Onk au nord et Soukies au sud situé sur la route de Negrine. C'était du côté de Soukies que nous décidâmes d'opérer. Le guide nous indiqua la direction à suivre, les repères à atteindre, nous mit en garde d'être extrêmement vigilants pour ne pas nous désorienter, si, bien sûr, on arrivait à passer le barrage indemnes et sans trop de dégâts car nous allions opérer de nuit dans une bande de frontière large de quelque cent mètres, très surveillée, où était construite la ligne électrifiée.
Après avoir bien reconnu et repéré notre itinéraire, nous redescendîmes chez nos compagnons. Bourguiba nous quitta immédiatement après, silhouette solitaire qui s'évanouit dans la rocaille ambiante retournant sur ses pas vers les maquis, citadelles inexpugnables et protectrices des moudjahidine de l'ALN.
Durant toutes les journées de marche, nous avions eu tout le temps d'examiner la tactique à suivre pour traverser le barrage et surtout vérifier et revérifier les cisailles avec lesquelles on devait couper les barbelés et les lignes de courant électrifiées à plusieurs milliers de volts et qui étaient entremêlés (barbelés et lignes).
Le barrage lui-même était construit comme suit :
Une première ligne de barbelés en forme de cerceaux très serrés aux pointes tranchantes et d'environ deux mètres de hauteur, quelques mètres plus loin une deuxième ligne de barbelés mais avec, en plus, et c'est là le plus grand danger, les fils électriques placés entre vingt et trente centimètres maximum les uns au-dessus des autres sur toute la hauteur du barrage. Impossible de passer sans cisailler les premières lignes de fils électriques juste pour nous permettre de les passer en rampant. Une dizaine de mètres plus loin, l'ennemi a tracé une piste carrossable pour véhicules pour patrouiller le long du barrage de la Méditerranée à Negrine. Au-delà de la piste et sur les mêmes distances, la même configuration en barbelés et fils électriques.
Enfin, le terrain pouvait être miné. De nombreux moudjahidine y tombèrent et les zones de barrage continuent de faire des victimes de nos jours à l'est comme à l'ouest. Nous n'avions aucun moyen pour les éviter. C'était soit y tomber soit en sortir indemnes. Question d'échéance divine.
Le départ de Bourguiba nous laissa seuls dans un environnement hostile et inconnu. Seuls notre courage, notre détermination et notre foi étaient là pour nous soutenir. Même les discussions parmi le groupe se faisaient rares, chacun plongé dans ses pensée profondes.
La tactique adoptée pour passer le barrage était comme suit :
a) on avait fixé impérativement à un maximum d'une demi-heure le temps pour passer toutes les lignes du barrage. Au-delà, ce pourrait être la panique, le désarroi et donc l'échec et une mort certaine. Une fois le barrage passé, rester en groupe compact, pas trop éloignés les uns des autres. Nous opérions de nuit en territoire inconnu.
b) s'éloigner du barrage le plus loin possible droit devant sur trois ou quatre cents mètres et changer immédiatement de direction vers le nord, vers les lumières du djebel onk, seul repère dans une nuit noire. Cela sur quelque deux kilomètres.
c) reprendre ensuite la direction est vers la frontière.
Pendant tout l'après-midi, on se relayait pour surveiller la zone du barrage, surtout les mouvements de l'ennemi et ses éventuelles sorties en embuscade.
Au crépuscule, et en file indienne, respectant une distance de 5 m, le groupe entama sa descente vers la zone du barrage, utilisant une chaâba à l'abri des jumelles des militaires en poste à Soukies. Arrivés au barrage, seules les lumières du djebel Onk au nord et celles de Soukies au sud étaient signes de vie dans les parages.
Le djoundi cisailleur (je regrette de ne plus me souvenir de son nom) s'approcha en tête du groupe de la première ligne et se mit immédiatement à l'?uvre pendant que nous épiions le bruit d'éventuels mouvements de véhicules. Il cisailla les premiers barbelés sur 50 cm de hauteur et tout le groupe, en rampant, se trouva en plein dans le barrage. Plus question de faire marche arrière.
Le cisailleur s'attaqua aux barbelés électrifiés. Il coupa d'abord les barbelés et, avec une rapidité remarquable, il cisailla les fils électriques, toujours à partir du bas. Des étincelles nous éclairèrent, les fils sifflèrent telle une queue de serpent. Les projecteurs de Soukies s'allumèrent, distants de quelque 4 à 5 km. Tout le groupe passa en rampant, traversa la piste, atteint la deuxième ligne de barbelés que le cisailleur découpa avec la même rapidité et dextérité et nous nous retrouvâmes tous de l'autre côté de tout le barrage. Nous y laissâmes tous des lambeaux de chair et beaucoup de ce qui s'appelait notre habillement. Nous nous mîmes à courir droit devant en groupe compact pour ne pas nous disperser et nous perdre dans l'obscurité. Nous tournâmes ensuite vers le nord comme convenu avec comme repère les lumières du djebel onk.
Pourquoi ce changement de direction' Pour déjouer les plans de l'ennemi à nous poursuivre droit vers l'est à partir du point de traversée du barrage. C'est en effet au moment précis où nous cisaillons le deuxième barrage que les moteurs des blindés se mirent en marche et se dirigèrent vers les lieux de notre passage. Ils arrivèrent sur les lieux au moment où nous décidâmes de tourner vers l'est, direction la frontière.
Nous forçâmes la marche toujours en groupe compact pour nous éloigner le plus loin possible du barrage, le plus dangereux étant fait, échangeant même quelques paroles pour nous enquérir de l'état de chacun, en particulier Oussedik, malade et fatigué d'une jambe.
Il résista à toute l'épreuve, instinct de survie comme il se plaisait à me le répéter, par la suite. Nous ne tombâmes pas sur des mines, incontestable protection divine.
Vers minuit, la lune apparaît, qui nous permettait de progresser plus à l'aise, repérant çà et là, dans la rocaille, des crevasses remplies d'eau qu'on se disputait aux chacals. Nous continuâmes notre marche par pleine lune, relâchant même quelque peu notre vigilance, lorsque, vers deux heures du matin, nous entendîmes sur notre flanc droit le vrombissement de moteurs qui se mettaient en marche, à trois ou quatre kilomètres. Nous reprîmes notre course jusqu'à une chaâba où nous nous embusquâmes pour voir passer au loin des véhicules de l'armée coloniale.
Cette alerte passée, nous reprîmes notre marche forcée car il fallait à tout prix atteindre la Tunisie avant l'aube car ce serait bête d'échouer pas très loin du but.
Vers cinq heures du matin, nous atteignîmes la crête du djebel frontière. Nous y restâmes bien camouflés jusqu'au lever du jour. Nous distinguâmes en contre-bas vers l'est une kheïma de nomades. Avec un djoundi, je descendis vers cette kheïma en reconnaissance. C'était une kheïma de Tunisiens. Nous avions donc réussi dans notre entreprise.
Le djoundi qui m'a accompagné retourna chercher le reste du groupe. En un rien de temps, notre hôte nous présenta du thé rouge tellement fort que le sommeil au sens de dormir profondément nous fuit malgré l'épuisement et les épreuves passées.
Vers sept heures, le vrombissement d'un jaguar ennemi se fit entendre de l'autre côté de la montagne faisant frontière.
Notre hôte dépêcha son fils alerter les autorités tunisiennes qui vinrent nous prendre en charge et nous mener à Redief où vint nous récupérer le regretté Saïd abid, officier de la Zone sud de l'ALN.
R. z.
(*) Officier de l'ALN, retraité de la Fonction publique.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : LSA
Source : www.lesoirdalgerie.com