
Zoheir est un jeune ingénieur de 29 ans. Rencontré sur le plateau d'une chaîne radiophonique lors d'une longue soirée ramadhanesque, il est époustouflant de vérité.Membre d'une nombreuse fratrie, cet enfant de Bab El Oued a dû quitter le domicile familial pour plusieurs raisons, dont la principale est l'acrimonie de son père dont il dit qu'il est insupportable sur le plan comportemental. Faisant tout pour éviter la confrontation avec son géniteur pour lequel il réaffirme l'attachement respectueux dû aux ascendants, il préfère partir quitte à céder un pan entier de sa vie passée auprès des siens.L'espace vital du foyer familial qui ne comporte qu'une chambre et une cuisine ne permet pas à la famille d'évoluer convivialement. Prenant précocement sa décision, il quitte délibérément le foyer familial alors qu'il n'était encore que lycéen en fin de cycle. Il opte pour une transhumance urbaine sans savoir exactement où il devra jeter ses amarres. Il n'était pas question de parasiter le foyer de son frère aîné marié et vivant ailleurs. Il ne manquera pas de signaler à l'animateur qui le questionne sur cette surprenante facilité de quitter le domicile familial, affirmant que la promiscuité dans laquelle était confrontée sa famille a fait que lui-même et son frère ont presque vécu en extra muros. Ils ne rentraient à la maison que tard dans la nuit et parfois même épisodiquement que pour se changer.Au lycée, il n'eut que la voiture d'un de ses amis comme gîte nocturne sur l'aire de stationnement d'une cité. La révision de ses cours se faisait sous la lumière blafarde du plafonnier. Il profite de l'antenne pour remercier cet ami providentiel. Il a eu de fidèles compagnons qui lui ont tenu la main dans l'adversité. D'ailleurs, aujourd'hui même il a rompu le jeûne chez Djamal, ami du quartier, dit-il, contrairement aux autres jours où il va, d'habitude, au restaurant du c?ur «Errahma». Le bac en poche, il s'inscrit à l'université Houari Boumediene où il passera cinq longues années pour décrocher le diplôme d'ingénieur chimiste. Et ce n'est pas pour autant que s'achève sa vie de galérien. Il devait, pour subsister, faire de petits métiers occasionnels, souvent sans rapport avec ses qualifications.C'est ainsi qu'il trouvera refuge chez un marchand de vêtements d'enfants bien installé sur le boulevard. Vendeur au début, il a gagné peu à peu la confiance du maître des lieux pour lui confier la gestion et les clés du magasin. Là, il peut disposer des locaux à sa guise dans lesquels il passera désormais ses nuits. Il devra cependant attendre la fermeture tardive du magasin lors du rush nocturne du Ramadhan. Il rappelle à l'animateur qu'il fait de la fidélité et la «amana» son credo.A la fin du service, aux environs de 3h, il devra nettoyer le parquet, installer sa couche pour enfin se mettre au lit. Levé à 7h, il devra quitter les lieux au plus tôt pour rejoindre son lieu de travail. L'arrière-boutique dispose, pour son bonheur, de sanitaires et d'une cuvette où il peut prendre, chaque matin, sa douche. Eté comme hiver, il se contentera de l'eau froide dont est alimenté le réduit.Le poste de travail dont il dispose actuellement dans une entreprise nationale depuis quelque temps n'a été obtenu qu'après trois ans d'attente après sa sortie de l'université. Et c'est grâce à une cliente du magasin qui eut à connaître de sa saga qu'il put déposer son curriculum vitae auprès de son employeur. Après trois tests d'audition, il décroche le poste avec brio. Une des personnes présentes sur le plateau ne semblait pas mesurer le tragique de cette misère humaine pour décocher, sans réfléchir, une dague empoisonnée à l'adresse de Zoheir en lui disant ceci : «Alors, c'est grâce à «Madame Dalila» que tu as pu obtenir ce poste'»... Gloussement dans l'assistance.«N'es-tu pas excédé par cette situation qui ne semble pas se terminer favorablement '» Cette question de l'animateur ne trouva que cette péremptoire réponse : «Je crois, profondément en Dieu» et de continuer : «Je n'ai pas d'autre choix que celui que le sort m'a dévolu. Quitter mon pays ne m'a jamais effleuré l'esprit.»«N'as-tu pas cherché une compagne pour ta vie '... Pourtant, les jeunes prétendantes ne manqueraient pas au regard de ton statut.»«Je dois avouer que j'ai tenté une ou deux fois de nouer des liens durables, mais je me suis ravisé pour ne pas mystifier des jeunes filles crédules et dont les parents tiennent plus que tout à leur honneur.» Point barre. Les vieux schnocks argentés devraient s'en inspirer pour brider définitivement leur concupiscence.«Ta situation est-elle connue par ta hiérarchie '»«A part par Saïd et Samir, mes collègues en qui j'ai entière confiance, personne d'autre ne la connaît.»«Le foyer parental doit certainement te manquer '»«Bien sûr, la chaleur d'un foyer n'existe dans aucun restaurant Errahma» ; j'ai cette envie irrépressible d'enlacer ma mère.» Silence gêné... Emotion palpable à travers les ondes.«N'as-tu pas déposé de dossier auprès des organismes logeurs '»«Si... si, j'ai postulé là où on dépose les dossiers, j'attends comme tout le monde.»«Ton job actuel te convient-il et de quoi t'occupes-tu '»«Je m'y plais... Je m'occupe d'expertise et de contrôle de la qualité chimique.»«Comment passes-tu tes moments libres '»«Je flâne... Je dépose mon linge sale au pressing. Je suis en congé de récupération ; actuellement, j'en profite pour faire un tour aux Trois horloges, mon quartier pour revoir les amis d'enfance. Après la mosquée, la rupture du jeûne au restaurant...»«Qu'as-tu envie de manger présentement '»«J'ai envie d'un bon ??mesfouf'' fait maison.»Ainsi s'achève une partie de l'histoire de Zoheir, l'ingénieur sans domicile fixe.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Farouk Zahi
Source : www.elwatan.com