El-Oued - A la une

"L'épopée de notre émigration parle à notre avenir"



Elle était bien exiguë la salle de la cité des Associations de la Canebière pour accueillir les centaines de Marseillais, Algériens et Français, qui se sont précipitées pour entendre Saïd Sadi qui animait une conférence autour du thème "Immigration : exodes et passerelles" à l'occasion de la commémoration de la répression des manifestations du 17 Octobre 1961 par la police du préfet Papon à Paris. "Peu de gens savent que la Fédération de France du FLN assumait plus de 80% du budget de fonctionnement du GPRA. Pour des raisons de confiscation du pouvoir mais aussi à cause de la nature antidémocratique du projet conservateur imposé au pays à l'Indépendance", les écoliers algériens savent peu ou rien de la formidable épopée de la communauté immigrée pendant la guerre, déplore Saïd Sadi qui souligne qu'en 1962, la direction politique de l'émigration s'est naturellement positionnée contre le putsch de l'armée des frontières dont le peuple algérien "paie encore aujourd'hui les conséquences". C'est cette forme d'engagement pour la démocratie et la modernité qu'il nous faut revisiter pour réfléchir sur la manière de l'adapter dans un projet émancipateur "car sans l'apport de l'émigration, il sera extrêmement difficile d'envisager une alternative crédible et viable aux périls qui guettent aujourd'hui le pays", ajoutera l'orateur.Saïd Sadi prendra délibérément le parti de s'écarter des analyses idéologiques qui expliquent, par les seules manipulations des puissances étrangères, les flux migratoires qui submergent la rive de l'Europe du Sud, exonérant ainsi les régimes des pays d'origine."Je vais, dira-t-il, reprendre, un peu arbitrairement j'en conviens, trois cas concrets pour essayer d'en déduire les généralités qu'ils expriment." Et de citer le cas de cet enfant kurde, la face plongée dans le sable, dont la photo a fait le tour du monde, un meeting qu'il a animé au Canada en 2009 et la visite d'Etat de l'ex-président français Jacques Chirac en 2003. "Face au drame du jeune Aylan Kurdi, on pouvait espérer que les familles accompagnées d'enfants auraient arrêté, au moins pour quelque temps, la folle aventure de telles traversées. Moins d'une semaine après cette tragédie, une famille érythréenne périssait noyée au large des côtes libyennes.Concrètement, cela veut dire qu'aucun message, aucune menace, aucune sanction n'arrêteront l'exode de ceux qui fuient les famines et les guerres". L'orateur continue sa démonstration en racontant qu'en novembre 2004, à l'occasion d'une rencontre avec la communauté algérienne au Canada, il avait pu constater que la quasi-totalité des exilés étaient des universitaires qui étaient partis pour sauver leurs enfants "d'une école aliénante et violente" ou simplement vivre dans une société tolérante en exerçant son métier avec la possibilité de progresser sur la base du mérite. "Tout un chacun peut voir que les conditions de cette légitime demande se réduisent de jour en jour. Concrètement, cela veut dire que les élites qui peuvent créer les conditions d'un changement démocratique, continueront à partir".Enfin il évoquera ces jeunes qui interpellaient Jacques Chirac, devant un Bouteflika stupéfait, pour lui demander des visas, lors de son bain de foule à Bab El-Oued. Ces appels de détresse annonçaient le mouvement des harragas qui avait précédé les vagues migratoires que découvre le monde aujourd'hui, estime le conférencier. "Concrètement, cela veut dire que les pouvoirs en place sont incapables de répondre aux appels de notre jeunesse", conclura Saïd Sadi. "Nous avons observé cette semaine que des quatre organisations tunisiennes qui ont obtenu le prix Nobel de la paix, aucune n'appartenait à une institution officielle. Et ce qui vaut pour la Tunisie vaut encore plus pour l'Algérie où tout ce qui vient de l'autorité est mécaniquement rejeté." Saïd Sadi invitera l'assistance à bien analyser ce qui se passe sur le terrain. Des comités de village de Kabylie renaissent, s'adaptent et, pour certains, intègrent déjà la présence des femmes dans leurs assemblées. Le conférencier invite à suivre les évolutions de ces rares espaces de médiation sociale qui évoluent en dehors de toute tutelle officielle et qui, assure-t-il, règlent bien des problèmes dans la cité kabyle. De jeunes retraités trouvent dans ces chantiers motif à mobiliser leurs expériences sur des centres d'intérêt qui les stimulent. "L'immigration, si elle s'organise ici, peut, d'une part, mieux se faire entendre et, d'autre part, accompagner les porteurs de projets de leurs villages ou quartiers qui ont besoin de votre énergie comme de votre expertise."Mais, avertit Saïd Sadi, "nous devons savoir que le défi qui nous attend ne pourra s'accomplir dans des délais et des conditions qui en garantissent la réussite que si ce mouvement s'opère au niveau nord-africain".Or, fera-t-il observer, pour des considérations politiques et historiques, les segments sécuritaires qui confisquent le pouvoir en Algérie comme au Maroc, s'emploient à freiner ou empêcher les rapprochements entre les opérateurs économiques, les universitaires, les syndicalistes, les hommes de culture... Ce sont pourtant ces connexions qui favoriseront le travail des formations politiques qui travaillent à l'avènement de la fédération des Etats nord-africains qu'appelait la conférence de Tanger dès 1958. Et c'est dans l'émigration que peuvent s'esquisser le mieux les premières initiatives entre les communautés de nos trois pays.


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