El-Oued - A la une

"Je me reconnais dans le cinéma de Karim Moussaoui"



Actrice de théâtre et de cinéma Nadia Kaci s'est toujours distinguée dans des rôles forts et bien audacieux. Née et grandi à Alger, elle quitte sa ville en 1993 pour s'installer à Paris. Cette même année, elle est remarquée dans Bab El-Oued City de Merzak Allouache. Nous la reverrons par la suite dans de nombreux longs métrages entre autres ceux de Nadir Mokneche, à savoir Le Harem de Madame Osmane, Viva Laldjérie, Délice Paloma ou encore Les suspects de Kamel Dehane et enfin Le Puits de Lotfi Bouchouchi qui a été prénominé aux Oscars l'an dernier rappelons-le. 2017 sera incontestablement l'année de Nadia Kaci puisque, après avoir pris part au film Chorale au féminin, A mon age je me cache encore pour fumer de Rayhana, Nadia Kaci sera à l'affiche en août dans le nouveau film bien attendu de Nadir Moknache, Lola Pater, mais encore dans La Moutonnière, premier long métrage de Sofia Djama. Pour notre part, c'est dans le premier long métrage de Karim Moussaoui, En attendant les hirondelles qui a été présenté en avant-première mondiale en mai dernier au festival de Cannes qu'elle nous a interpellée. Dans ce film, où elle campe le rôle d'une victime d'un viol collectif durant la décennie noire, Nadia Kaci est bluffante de justesse et de sensibilité à fleur de peau. Celle qui a toujours déclaré sa révolte contre la condition inégalitaire des femmes en Algérie, témoigne encore ici de son statut d'artiste engagée tout en parlant de son rôle de femme écorchée et de ce scénario qu'elle a d'emblée beaucoup apprécié...L'Expression: On vous a vue dans le nouveau long métrage de Karim Moussaoui, En attendant les hirondelles. Vous interprétez le rôle d'une femme victime d'un viol collectif du temps du terrorisme... Un rôle très dur. Comment l'avez-vous appréhendé'Nadia Kaci: Mon rôle arrive dans la 3ème histoire du scénario. J'ai donc eu le temps de découvrir et d'apprécier le scénario et son écriture particulièrement aboutie. Je trouvais qu'il y avait parfois une sorte de fausse légèreté qui me rappelait l'univers de Tchekhov, surtout dans la 2ème histoire. Tout d'un coup, on est pris par une émotion et on se dit qu'il a touché à quelque chose de vrai. Comme une blessure enfouie, refoulée qu'on réveille. Algérienne mais aussi universelle et c'est en ça que c'est tchekhovien. Par le détail qui n'a l'air de rien, mais qui est bien plus efficace qu'une étude sociologique. J'adore cette sensibilité. Je me reconnais dans le cinéma de Karim Moussaoui. Je suis heureuse qu'il ait pensé à moi pour ce rôle.Vous avez insisté pour l'avoir'Non, je n'ai pas du tout insisté. Il m'avait envoyé un message en me disant: «J'aimerai que tu sois dans mon film.» Il n'avait pas précisé le rôle. A l'époque j'étais loin. J'étais en Chine. Je lui réponds: «Dans quel rôle tu me vois'» Il m'avait répondu un truc du genre: «A ton avis'» J'ai dit dans le rôle de la femme du bidonville Et il me dit, eh bien oui, c'est ça!».A votre avis pourquoi' Est-ce parce que justement il y a peu de comédiennes algériennes capables de jouer ce genre de rôle' Vous osez jouer des rôles de femmes qui sont dans la marge...J'ai fait des sacrifices pour être comédienne. Et je ne veux pas choisir mes rôles en fonction du conformisme ou de la pudibonderie d'une société. Je n'aime pas les personnages lisses et conventionnels. Selon moi, n'importe quelle comédienne à qui on donnerait ce rôle serait une comédienne comblée. Car, il a toutes les dimensions qu'on peut souhaiter.Sur le plan artistique, sur le plan des émotions, il est très riche. Et sur le plan politique, il est dérangeant. Il parle d'une situation que le pouvoir a tenté de minimiser et d'occulter pendant une bonne quinzaine d'années et ce même pouvoir a encore beaucoup de mal à l'aborder. Peut-être, de peur de fâcher les tortionnaires et les bourreaux de ces femmes, violées par milliers dans le maquis. Tout faire pour ne pas leur rendre justice, révèle quand même le peu de considération qu'on a pour les femmes.En lisant le scénario, j'ai été prise d'émotion pour cette femme parce qu'elle n'intellectualise pas. Sa force était d'essayer de sauver son fils coûte que coûte. Elle a renoncé à sa vie après ce qu'elle a subi. Elle en a fait le deuil, mais elle survit pour son fils. Et c'est ça qui est magnifique. Aller oser, chercher comme ça cet homme pour demander une reconnaissance en paternité, C'est le culot du désespoir et c'est très beau. Elle fait partie de ces gens qui essayent de s'accrocher à la vie malgré toutes les difficultés et ça, j'en ai rencontré des femmes comme ça qui essayent de s'accrocher à la vie coûte que coûte pour leurs enfants.On peut dire que vous êtes une comédienne engagée dès lors que vous campez souvent des rôles de femmes encore une fois très courageux, voire audacieux et forts tournés souvent autour de la question de la femme entre autres...Je me dis que le cinéma ou le théâtre servent à ça: à défendre une cause, quand on se sent impuissant dans une société, quelle qu'elle soit. On vit une époque où l'injustice fait souvent loi. Et pour moi le rôle d'un artiste c'est aussi d'être là pour faire prendre conscience de certaines situations. Je peux prendre beaucoup de plaisir dans des rôles plus légers. J'y trouve mon compte.Ceci dit, les Algériens ont vécu une succession de traumas quoique l'on dise. On a traversé des époques et des périodes très difficiles.La condition des femmes n'est pas reluisante. Elle est catastrophique. A un moment donné, quand on a envie de prendre la parole pour questionner sa société, on en arrive toujours à ce genre de thématiques, mais c'est important parce qu'on est en déficit d'images de soi. C'est étrange la façon dont on infantilise le public. Il peut regarder ça, ou pas. Et ainsi de suite... Le tri n'a pas à se faire par les autorités, le cinéma doit être aussi démocratique que devrait l'être une société. Cette nouvelle génération de réalisateurs algériens avec qui je travaille, sont des gens qui ont une conscience politique et nous avons les mêmes types de préoccupations. Par ailleurs, ils ont beaucoup de talent, ce qui ne gâche rien. Donc je suis bien contente de travailler avec eux.
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