
Homme de conviction et de courage, Abdelhak Bererhi a toujours mené un combat d'esprit et de générosité. Le devoir de mémoire, aujourd'hui, lui commandait de laisser une trace écrite.'c'est chose faite avec l'écriture et la publication de ces volumineux Itinéraires autobiographiques.«Un homme est la somme de ses actes, de ce qu'il a fait, de ce qu'il peut faire.» : cette formule de l'écrivain André Malraux illustre parfaitement le parcours de la personnalité très combattive que le lecteur a l'occasion de bien mieux connaître à travers les deux tomes de l'ouvrage.'après De l'université à la politique (tome I, premier semestre 2017), Abdelhak Bererhi a fait paraître aux éditions Necib Le combat démocratique (tome II, deuxième semestre 2017) et qui est la suite chronologique des sept précédents titres contenus dans le premier volume consacré à l'université et au passage à la politique.'cette fois, Le combat démocratique comporte trois titres, c'est-à-dire trois livres réunis dans un coffret : Le combat démocratique dans les institutions/Le conseil de la Nation (Sénat) ;'rêve ou utopie ' (titre premier) ; Le combat démocratique dans la société civile/Le CCDR (Comité des citoyens pour la défense de la République). La lutte continue (titre second) ; Esquisse de synthèse (titre troisième).
En nombre de pages, cela donne respectivement 242 pages pour le livre premier, 1266 pages pour le livre deuxième et 120 pages pour la synthèse (en tout 1628 pages !). C'est énorme pour un seul tome, mais cela a une explication simple : en plus du travail d'écriture, les Itinéraires sont croisés et enrichis de nombreux documents de première main, d'intertexte et de différentes contributions écrites (dont celles de l'auteur).
Abdelhak Bererhi a mis un peu plus de 18 mois pour préparer, rassembler, tracer, écrire les deux tomes.'c'est une belle performance, le travail ayant été exécuté en moins de temps qu'il n'était prévu.
Surtout, c'est la contrainte de la course contre la montre et l'obligation du premier jet qui donnent à l'ouvrage son air de vérité, sa valeur et son réel intérêt documentaire.'abdelhak Bererhi évoque cet autre combat dans son esquisse de synthèse. «En bouclant ces Itinéraires, j'ai l'impression d'avoir gagné un pari, un pari sur moi-même.'avec mon ami le professeur Boucekine, quand le diagnostic de ma maladie fut confirmé, je lui disais ma déception si je n'avais plus le temps de laisser un écrit sur mon parcours ; surtout le témoignage d'un citoyen, d'un universitaire, d'un homme entré dans la politique accidentellement dans la logique d'un itinéraire.'aurais-je le temps d'évoquer ma contribution, aussi modeste fut-elle, dans le développement de l'Université de l'Algérie indépendante et dans le combat pour la démocratie ''que de matins devant ma tasse de café, solitaire dans «ma bulle», je soliloquais. Epuisé mais heureux, je suis arrivé au bout de mes peines grâce à Dieu.'pour moi, c'est miraculeux d'avoir durant plus de 18 mois puisé dans ma mémoire ces itinéraires.'épuisé, souffrant de douloureuses douleurs neuropathiques périphériques secondaires dues à mon lourd traitement de près de 4 ans, mais heureux d'être arrivé à surmonter tous les obstacles objectifs et subjectifs», livre-t-il avec émotion.
Et comme le sage cherche toujours à apprendre, («la sagesse n'est que dans la vérité», disait Goethe), Abdelhak Bererhi découvre cette autre impression nouvelle : «àla fin de cette autobiographie, comme l'a écrit Claudio Magris, j'ai éprouvé le sentiment bizarre que je ne suis plus celui qui a vécu cette vie, mais celui qui l'a écrite.'certains éléments de mon existence ont pris de l'importance une fois couchés sur le papier.'magris résuma en une phrase cet état d'âme : ''La vie engendre l'écriture mais il arrive que celle-ci modifie en retour la vie qui l'a engendrée .»
Cette réflexion transversale dans une histoire de vie est particulièrement enrichissante pour le lecteur qui, un peu plus loin dans le même texte (titre troisième), prend connaissance d'une autre réalité : la vie et la mort telles que personnifiées par certains personnages et autres figures allégoriques.'et surtout par l'auteur lui-même. Il écrit : «Je dois poursuivre un autre combat, plus complexe, un combat contre le temps, avec sérénité et philosophie.?àla clinique Beau-Fraisier, au-dessus de Bab El-Oued, je continue à poursuivre ma cure de chimiothérapie.'une clinique dépendant de l'hôpital de Beni-Messous (...) admirablement dirigée par un jeune oncologue le professeur Oukkal.'il est à la tête d'une très jeune équipe d'oncologues, motivée et profondément humaine (...) Après trois séances au début de ma cure en 2013, dans une chambre individuelle, j'ai préféré poursuivre mon traitement dans la salle commune avec les citoyens.'ces derniers mois, je le fais dans la salle des femmes.'etendu sur un fauteuil, pendant près de trois heures, je prends le temps de méditer et de relativiser tous les problèmes(...) Face à la détresse humaine, la douleur et la souffrance métaphysique sont indescriptibles.'aider les personnes en difficulté a toujours été dans ma nature un devoir.»?
C'est au contact des petites gens que le professeur Bererhi dit «se sentir vrai, immergé dans sa famille citoyenne, au contact des réalités».'cette leçon d'humanité lui fait alors penser à «Colette, l'écrivaine rebelle, affranchie de tous les alibis culturels, à la fois décriée et adulée, à l'automne de sa vie».'citant un lexique consacré à l'œuvre de Colette (1873-1954), il souligne : «Consciente de la fuite du temps elle s'écriait : le corps se flétrit, l'esprit reste avide et jeune ! (...) Face au temps qui passe, elle donnait une leçon de dignité et de maintien ; il ne faut pas tricher avec la vieillesse, ce qui serait la dernière inconvenance.»
Au contraire, pour elle «on se doit d'acquérir la grande élégance des mœurs qui est le chic suprême du savoir décliner» ! Je prendrai pour mon compte ces paroles pas seulement pour la vieillesse, mais aussi vis-à-vis de la mort.'car il faut se dire et se répéter que la mort est un départ logique et nécessaire, quelle qu'en soit la forme et le moment. En prendre conscience, c'est conforter le sentiment d'un vécu honorable et pleinement rempli.»
Ces réflexions pleines de sagesse et bâties sur la puissance des idées donnent la mesure d'un personnage parfaitement humain, d'une personne en qui se réalise pleinement la nature humaine dans ce qu'elle a d'essentiel et d'universel.
Docteur en médecine, professeur en histologie embryologie, chercheur, intellectuel, Abdelhak Bererhi a été de tous les combats «pour l'édification d'une Algérie de progrès, de libertés et de justice sociale, une Algérie où les ressources humaines constituent la richesse fondamentale du pays» (préambules). Aujourd'hui, explique-t-il dans le même texte d'introduction, «au tournant critique de ma vie, j'ai décidé d'écrire ces itinéraires à l'intention de mes compatriotes, universitaires, intellectuels, hommes politiques, citoyens».'le but étant «de laisser quelques traces, quelques repères aux générations futures».'pour l'homme «de conviction et d'engagement», de tels repères aideront le lecteur à voir clair, à comprendre, à discerner le vrai du faux.'ils sont aussi «une illustration (...) des enjeux, des efforts et des luttes, enjeux dont beaucoup restent encore d'actualité, dans un environnement politique, économique et social de plus en plus complexe et préoccupant». Autant dire que la lucidité du patriote, de l'observateur et du critique contribue, avec le recul, à donner à ces itinéraires cette impression de complétude et d'achèvement qui en font un témoignage précieux sur l'histoire de l'Algérie contemporaine, sur le fonctionnement de ses institutions et sur les hommes du «système» politique.
La situation du parcours de l'auteur (tome II), c'est d'abord la parenthèse du Sénat (Conseil de la nation), bien vite fermée pour lui alors qu'il l'ouvrait plein d'espérances pour le combat démocratique à mener au sein de cette chambre parlementaire.'en 1992, Abdelhak Bererhi était rappelé de son poste d'ambassadeur à Djakarta.?«Je restais, nous dit-il, cinq années au placard, dans une retraite anticipée à 52 ans.» Entre-temps, deux «propositions» lui furent faites et qu'il déclina poliment.'vint enfin la désignation au Sénat, après avoir été reçu par le Président Zeroual... Dans le titre premier de ce deuxième tome, l'auteur relate «quelques faits pour illustrer les premières illusions d'une chambre parlementaire qu'on espérait démocratique, puis les contradictions et l'inévitable confrontation dans le combat démocratique».'le livre est édifiant sur le fonctionnement de cette institution et sur les pratiques parlementaires, d'autant que les faits rapportés sont complétés «par des annexes, témoignages du vécu de certains moments, dans une institution sur laquelle nous fondions beaucoup d'espoir et qui nous a finalement tant déçu». Les prémices de la dérive, ce sont notamment : «La vraie fausse élection du président dès la séance inaugurale le 4 janvier 1998 et le discours préparé à l'avance» ; «Le refus d'une déclaration des sénateurs que j'avais préparée, donnant à cette nouvelle instance une dimension citoyenne» ; «Le rejet de l'avant-projet de programme d'action du tiers présidentiel (...).'pour certains, on est là pour voter seulement les lois mais pas pour parcourir le terrain et être en contact avec les citoyens !» ; «La cooptation, méthode privilégiée du système».'pour l'auteur, «finalement, tout était cadenassé.'peu à peu le travail fractionnel, le larbinisme, la corruption, devinrent des méthodes courantes. La majorité des sénateurs avaient gardé leur chambre au Hilton.'petit-déjeuner, repas, souvent en famille ou avec des amis le week-end, piscine... Et à quel prix !» Abdelhak Bererhi donne beaucoup de détails précis sur les mœurs sénatoriales et sur certains personnages hauts placés.'après bien des péripéties, il finit par présenter sa démission.'c'était «la veille de la marche des aârouchs, dans une déclaration datée du 13 juin 2001».'de son passage au Sénat, l'auteur retient «une expérience enrichissante», surtout dans la mesure où il s'est «initié au combat démocratique dans une institution politique, à l'intérieur d'un système fermé».
Cependant, pour Abdelhak Bererhi, le plus grand combat démocratique reste celui qu'il menait déjà dans la société civile, avec le CCDR (Comité des citoyens pour la défense de la République) dont il est le secrétaire général.'né le 20 août 1998, «le CCDR n'est pas un parti politique.'c'est un mouvement de la société civile qui n'a jamais reçu d'agrément».'dans ce volumineux titre second, l'auteur retrace la genèse de ce mouvement, son évolution depuis plus de quinze années d'existence, les actions menées, les moments forts de son parcours, les objectifs atteints ou non, les moyens mis en œuvre, etc. Malgré un certain goût d'amertume, le CCDR reste, encore aujourd'hui, à la fois «un mouvement de résistance et une force de proposition».'le bilan peut être considéré comme positif, le CCDR ayant contribué «àmaintenir vivace le combat pour la démocratie et les libertés, pour l'édification d'un Etat républicain, un Etat de droit, avec la double rupture et avec le système et avec l'intégrisme islamiste.'comme il s'est battu pour une démocratie participative, organisant des débats citoyens, pour poser les jalons d'une Algérie républicaine et esquisser les grandes lignes d'un projet de société moderne, ouvert sur l'universalité, et à poursuivre malgré les contradictions et les obstacles, avec pugnacité, la constitution d'un front républicain».?
La rétrospective est extrêmement détaillée, documents à l'appui (annexes, correspondances, contributions, articles de presse, communiqués, témoignages, analyses, commentaires divers...).'abdelhak Bererhi et ses compagnons du combat démocratique (les membres du CCDR et tous les autres «itinéraires» qui se sont croisés durant ces quinze ans de lutte) n'ont pas ménagé leur peine ni leur engagement citoyen.'le simple lecteur, le chercheur ou l'universitaire trouveront leur bonheur, car le livre présente les choses sous un éclairage qui tend à clarifier, démêler, débrouiller des arcanes parmi les plus complexes, en plus d'être un ouvrage de pédagogie.'tout y est patiemment rassemblé : le bilan du CCDR, la loi sur la concorde civile, la constitution d'un front républicain, les manœuvres et manipulations des uns et des autres, la malédiction du leadership, la Palestine, les grands champs d'intervention, l'amazighité, la nécessaire vision géostratégique, les élections présidentielles et leurs enjeux, les printemps arabes, la charte pour la paix et la réconciliation nationale, le devoir de mémoire, les responsables du gâchis, etc.'le titre troisième est le prolongement du précédent (clos le 12 décembre 2015).?
Dans cette «esquisse de synthèse» achevée, elle, le 31 octobre 2016, Abdelhak Bererhi livre de pertinentes contributions sur des questions d'actualité tant au niveau de l'Algérie qu'au plan international.'ces «conclusions générales» à son volumineux ouvrage posent un certain nombre de problématiques dont les éléments sont liés, tout en énonçant des propositions prospectives : l'échec du pouvoir, la manipulation de l'histoire, Abane Ramdane, un agenda pour le XXIe siècle, l'ouverture sur l'universalité, etc.
En incipit de ces conclusions générales, l'auteur cite Ernesto Sabato qui disait : «Il y a une manière de contribuer au changement, c'est de ne pas se résigner.» Tout Abdelhak Bererhi est illustré, contenu dans ce trait spirituel.
Hocine Tamou
Abdelhak Bérerhi, Itinéraires, tome II : le combat démocratique, éditions Necib, Alger 2017, 1628 pages.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Soir d'Algérie
Source : www.lesoirdalgerie.com