El-Oued - A la une

Impressions d'un revenant au pays natal



Impressions d'un revenant au pays natal
C'est un confrère qui s'est exilé et vit au Canada depuis quelques années déjà. Huit ans durant, il n'avait pas remis les pieds au pays. Des soucis de santé l'en ont éloigné. Quel meilleur observateur peut-on trouver ' Il peut repérer les progrès et relever les dysfonctionnements. L'éloignement protège souvent des récriminations excessives et de l'autosatisfaction béate et injustifiée. Ici, certains n'ont pas le recul et parfois l'honnêteté pour apprécier une évolution. Il s'est rendu à El Harrach à bord du métro. « Propre et climatisé comme celui des autres métropoles », reconnaît-il. Une sacrée et agréable surprise pour lui de savoir que l'année prochaine c'est Bab El Oued, de l'autre côté de la ville, qu'il pourra rallier en quelques minutes. Il garde encore à l'esprit les bus brinquebalants et se désole qu'ils circulent encore. Il avait l'impression de passer de la nuit au jour en ressortant de la bouche de métro pour s'engouffrer dans un bus pétaradant, où le chauffeur conduit en claquettes et le receveur ne vous remet pas de ticket. Il les appelait les « teufs teufs ». Ils mettaient près d'une heure pour vous déposer pas trop loin de la placette jouxtant l'APC. Cette juxtaposition de la propreté et de la crasse l'irrite, mais il est chez lui, il ne fera pas trop le fier qui vient de loin. Il a retrouvé surtout les siens, ses s?urs et un frère. Il leur en a parlé, sans façons. Il a retrouvé peu d'amis, dispersés comme de fragiles feuilles emportées par une bourrasque. Certains sont devenus de proches ou lointains voisins, à Montréal, et d'autres sont morts depuis des années. Oui, à ses yeux, le pays ne s'est pas transformé, mais il a bel et bien changé. Les journaux n'arborent plus de manchettes sanglantes. Et si le soir venu des ombres hantent les ruelles quasi désertes de la capitale, il a senti des frémissements de vie. Au TNA une troupe de derviches tourneurs venue de Turquie a attiré de nombreux spectateurs. Il était près de vingt-deux heures et de pimpantes jeunes femmes s'attardaient encore sur le parvis de la bâtisse. Il s'est instantanément rappelé ces soirées où, après le spectacle, on pouvait croiser Azzedine Medjoubi, Benguettaf et Samir Bencherifa que peu de personnes doivent connaître. Il avait écrit sur le théâtre et n'a pas oublié Sissani affalé devant une table et refaisant le monde comme tous les artistes. Des figures semblent émerger d'un autre univers, englouti comme si son exil a partagé sa vie en deux.Il a lu les journaux et écouté la radio. De son temps, les ministres ne venaient pas tous les jours aux forums pour répondre ouvertement à des questions. On écrivait mieux certes mais on informait moins. Il a ensuite découvert avec plaisir le FIBDA, un salon de la BD. Il s'y est rendu un après-midi avec son neveu. Les lieux n'ont plus le même clinquant. Mais quel plaisir de rencontrer tous ces jeunes, avides de découvrir. Lui aussi dans sa jeunesse était fou de Bleck le Roc, de Zembla et Akim. Deux images se télescopent dans son esprit. Il avait l'impression d'être dans un îlot de modernité. Les jeunes filles croisées avaient la nonchalance dans les gestes et le maintien de celles qu'il croisait à Montréal. Mais la veille, en débarquant du tramway à Dergana, il avait tourné en rond recherchant désespérément des vespasiennes. La banlieue était lépreuse et défigurée. Tout notre paradoxe est là. Souvent on fait bien les grandes choses mais on oublie les petites, celles qui rendent la vie plus facile. Rien n'est plus désagréable que de sentir qu'on est un lion assailli par une mouche.C'était une fable de la Fontaine. Il en avait appris quelques unes à l'école où on projetait aussi des films. La culture de son temps n'avait pas cette apparence d'îlot cerné par la laideur et le désintéret. Il avait pensé à en parler à son neveu. Il est difficile d'aimer la BD si elle cesse d'exister après le festival où il faut acheter un simple album à plus de 1.000 DA. Il avait finalement renoncé de peur de froisser. Il était d'ici sans l'être tout à fait.


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