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Hommage



Hommage
Par Badr'eddine MiliAbdenour Bekka, qui vient de nous quitter avec la pudeur des grands modestes, n'a pas besoin de qualificatifs dithyrambiques pour décrire sa personnalité et évoquer son passé de militant du mouvement national, de moudjahid de la guerre de libération et de bâtisseur de l'Algérie indépendante.Ses actes et son héritage parlent pour lui et de lui mieux que mille oraisons. Il est vrai qu'il est de la taille de ceux qui se mesurent à l'aune de la densité et de l'efficacité de leurs œuvres, qui ne parlent jamais d'eux à la première personne et qui laissent à la seule mémoire collective le soin de les juger en toute équité. Il appartient à la génération des grands ministres de l'Algérie des années 1970, ces fils du peuple nés et grandis sur les terres ingrates de la steppe, des Hauts-Plateaux, de l'Atlas et dans les quartiers populaires des villes et villages d'un pays ambitieux, décidé, après la libération, à aller loin et vite. A l'image des Benyahia, Malek, Abdeslam, Lacheraf, Bentoumi, Taleb, Zaà'bek, Aà't-Messaoudène, Kassem”?, il fit partie de cette avant-garde qui imaginait et construisait le destin d'une Nation régénérée, sans grand tapage, sans autoglorification et sans contrepartie gratifiante autre que celle que procure la satisfaction d'avoir servi une conviction et concrétisé un engagement placé au-dessus de toute tentation mercantile. Une école valeureuse que celle à laquelle Abdenour avait appartenu ! Il en avait franchi les portes, dédaigneux des honneurs factices et éphémères et choisissant, délibérément, de caracoler sur la plus haute marche du désintéressement, nourri aux valeurs de l'olympisme qu'il promut ici et à l'étranger, au ministère de la Défense nationale, à la Fédération de football, au COA, au CIO, au ministère des Sports avec un sens de l'intégrité qui, ramené aux pratiques honteuses d'aujourd'hui, en ferait rougir plus d'un.Une fois sa mission accomplie, il partit, la tête haute, laissant derrière lui des lois référentielles, un capital formation envié par les nations voisines et une élite sportive honorée dans les arènes internationales les plus renommées. Il ne lui serait jamais venu à l'esprit l'idée de monnayer son titre de père du sport militaire et de la réforme, de s'accrocher à son poste ou de vouloir négocier son retour en s'abaissant à acheter une grâce au marché de la vénalité des puissants du moment. Bien au contraire, il retourna parmi les siens, c'est-à-dire les citoyens anonymes auxquels il s'était, toujours, identifié, consacrant sa retraite à les servir, les secourir, les écouter, les conseiller, à s'informer de tout ce qui touche, de près ou de loin, à l'Algérie et, par-dessus tout, à lire.Nous nous sommes connus, alors que les défis de notre pays, renaissant de ses cendres, nous avaient jetés, en grand nombre, sur les routes d'une entreprise, moralement exigeante, qui s'appelait l'édification nationale.L'amitié militante qui s'était nouée entre nous, au cours de cette généreuse aventure, a survécu à tous les aléas de la politique et de la vie. Et comme Abdenour était, aussi, un amoureux des belles lettres, doté d'une culture encyclopédique arrachée aux années de misère et de feu de l'occupation coloniale, le destin a voulu, plus tard, nous faire retrouver sur d'autres trajectoires, lorsque j'invitais mes lecteurs à venir partager avec moi l'étrenne de mes ouvrages.Il ne rata aucun de ces rendez-vous, particulièrement chaleureux. En 2009, il était venu à la Librairie internationale Chihab, à Bab-El-Oued, pour acquérir la Brèche et le Rempart. Il refusait les cadeaux, même les plus symboliques. Il tenait à payer ses livres de ses propres deniers.En 2011, il était encore là , au même endroit, pour acheter les Miroirs aux alouettes. Et dans l'incapacité physique de se déplacer, ce 30 octobre 2015, au 20e Sila où je signais les Abysses de la passion maudite, il dépêcha son fils pour lui en ramener un exemplaire.Devant la magnificence d'un tel geste, je ressentis une émotion d'une rare intensité et me mis à tremper ma plume dans l'encre indélébile de la fidélité au serment des purs, pour lui écrire les mots que j'avais espéré contenir de quoi lui insuffler un peu plus de chaleur pour qu'il tienne quelque temps, encore, face à la méchante maladie qui le rongeait.Ce que je dis, là , n'a pas seulement pour objet de rendre hommage à un ministre comme l'Algérie ne sait plus en faire, mais, encore, à susciter l'intérêt qu'il y a à souligner et à célébrer la leçon d'exemplarité de haute tenue que cet homme nous a administrée avec autant d'humilité, afin qu'elle serve de source d'élévation et d'émulation. Cette magnifique leçon a le mérite de nous renvoyer à la problématique de l'Algérie et de certains de ses dirigeants d'aujourd'hui qui, lorsqu'ils sont aux responsabilités, ne se gênent pas pour commettre les pires indélicatesses et qui, une fois congédiés et la table desservie, ont l'impudence de s'agripper à la nappe après avoir empoché l'argenterie.La vraie problématique de l'Algérie est là . Elle réside dans l'absolue nécessité de moraliser la gouvernance de ceux qui ont la charge de conduire les affaires publiques et de ne promouvoir à de pareilles fonctions que ceux qui en maîtrisent l'éthique et la science prouvées. Les dernières paroles du regretté Mohamed Boudiaf furent dédiées au culte de la morale et de la science, les seules clefs du progrès, avait-il martelé avant d'être abattu par les balles de la lâcheté.Abdelhamid Ben Badis qui choisit de donner à son association le nom d'Association des Ulémas, c'est-à-dire des savants au lieu de celui d'Association des fouqahas, les exégètes, avait une longueur d'avance sur son siècle.Dans l'école libre qu'il dirigeait à Constantine, il avait l'habitude de passer dans les rangs de ses jeunes étudiants qui, transis de froid pendant les hivers rigoureux de l'Est, enfonçaient leur tête dans les capuches de leur burnous. Il les houspillait, en leur découvrant le chef à l'aide d'une branchette d'olivier : «Mais, mes enfants, enlevez vos capuches ! Par où la science va-t-elle pénétrer dans votre cervelle '» Ceci pour dire que les nations arriérées ne se sont libérées de la gangue du charlatanisme et de la corruption que par le savoir. La Chine ne doit la position de premier plan qu'elle a conquise, aujourd'hui de haute lutte, que grâce au grand mouvement de renaissance dirigé, dans les années 30 du siècle dernier, par les élites et, notamment, les brillants intellectuels que furent Li Dazhao et Chen Duxiu, dont les débats axés sur l'importation de la science de l'Occident inspirèrent le plus clair des choix de développement modernes de la RPC. Teng Hiao-Ping en a exhumé les enseignements directeurs, après le bannissement de la «Bande des Quatre», donnant le départ à la libération des immenses potentialités de son pays qui le firent entrer, en moins de deux décennies, dans le carré des nations les plus avancées. En compagnie de bien d'autres pays asiatiques, latino-américains et africains, la Malaisie offre au monde la même image, avec une variante qui lui est propre. Pays musulman, s'il en fût, elle accepta de s'ouvrir à la modernité, sous la conduite éclairée de son Premier ministre, docteur en économie, issu des grandes écoles anglo-saxonnes, qui, une fois son programme de décollage réussi, au bout de 10 ans, s'en retourna, respectueux de la règle de l'alternance démocratique, à l'université où il reprit son enseignement et ses recherches. Voilà des exemples à suivre, qui illustrent, on ne peut mieux, ce dont l'Algérie a besoin, en cette période décisive où elle hésite, encore, à s'engager sur la voie du vrai développement, exemples qui interpellent les consciences vivantes de ses fils devant travailler à fructifier l'héritage moral et scientifique de leurs aînés, parmi lesquels, le patriote Abdenour Bekka occupe, sur le podium de la nation reconnaissante, une place méritée.


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