
Ventres creux et nerfs à vif caractérisent chaque année le mois dit de la «Rahma». Celui de cette année n'aura pas dérogé à la règle générale de l'incivisme social et de la mise à nu des défaillances des pouvoirs publics, l'un n'allant pas sans l'autre. L'incapacité de l'Etat à assumer ses responsabilités et son entrée dans un cycle durable de concessions capitulardes empoisonnent le quotidien des Algériens qui doivent désormais se faire une raison, le Ramadhan n'en étant que le révélateur, la loi de l'anarchie qui, dans de nombreux domaines de leur vie de tous les jours, a déjà largement empiété sur l'autorité de l'Etat, semble partie pour durer. Il faut être de mauvaise foi manifeste pour ne pas voir que de plus en plus de quartiers de villes algériennes offrent une image de désolation qui rappelle les champs de ruines des villes éventrées d'Alep ou de Homs. Mais là-bas c'est la guerre et des bombardements qui se font sans discernement.En Algérie, l'Etat pouvait exciper de la guerre contre le terrorisme, à son apogée dans la décennie 90, pour se justifier d'une certaine impéritie dans son action contre ce qui est banalement désigné sous le terme générique de fléaux sociaux. D'abord il n'en avait pas fait un argument imparable, et puis le laxisme n'avait pas atteint le degré actuel de déliquescence de l'autorité publique dont tout indique qu'elle a été invitée à appliquer la loi avec la plus extrême prudence. Et à se montrer peu regardante sur les groupes de nervis et de fiers à bras déguisés en commerçants qui lui disputent ses prérogatives dans des espaces occupés de force et érigés ni plus ni moins en zones de non droit imprenables. La preuve qu'il s'agit bel et bien d'une occupation, à Bab el Oued, Belcourt, Douéra et certainement ailleurs aussi, les signes d'une délimitation des territoires sont physiquement marqués. Une partie de la chaussée, considérablement rétrécie par les étals, sert à la vente alors que l'accaparement des trottoirs, inaliénables pourtant, est signifié par des panneaux métalliques, treillis soudés et chaînes cadenassées qui les délimitent comme propriété privée de jour comme de nuit. Pas touche ! La paix sociale doit-elle être à ce prix ' Celui d'un compromis tacite passé par l'Etat avec des bandes mafieuses, autorisées à fouler au pied les lois de la République en échange de leur engagement - tacite, lui aussi - à ne pas céder à la tentation de l'émeute. L'informel nourrit des familles, on n'en disconvient pas, mais en entretenant ce type d'argument, déjà à peine recevable, nos gouvernants installent une grave confusion, d'abord dans leur esprit, ensuite dans toute la société. Il y a là comme un amalgame - un peu voulu quand même - entre le devoir de compassion envers les laissés-pour-compte qui ont le droit de gagner leur vie, les délinquants qui sont en marge et encouragés à le rester par l'impunité dont ils sont assurés et enfin le basculement dans la criminalité qui relève de l'instinct, du caractère, du refus des normes sociales.Le mois de jeûne n'a fait que les potentialiser plus fortement encore, les dysfonctionnements de l'action normative et régulatrice de l'Etat ne relèvent plus de cette gouvernance, amendable, sur laquelle certains responsables se défaussent, alors que la raison du malaise est politique dès lors qu'on est confronté à un refus d'assumer l'exercice d'autorité. Mieux vaut donc laisser, pour le moment, ce concept de gouvernance inventé par les sociétés développées en quête d'approfondissement de l'efficacité démocratique et non d'exercice du pouvoir. En l'occurrence, c'est de courage qu'il faut s'armer pour s'interroger sur l'état de la gouvernabilité dans notre pays. Certains théoriciens de la question parlent même de «gouvernementalité». Eh oui ! Pourquoi l'Etat et ses multiples rouages, y compris la force publique et l'appareil judiciaire, n'arrivent-ils pas - ou refusent - d'assumer les missions qui sont les leurs ' Plus ils se cantonnent dans l'enfermement laxiste, plus les problèmes s'aggravent et ce ne sont pas les démonstrations quotidiennes de cet état de fait qui manquent. Le danger, à l'horizon, ce n'est pas le recul de la perspective de l'instauration d'un Etat de droit, mais que le vide laissé soit comblé par un état de non droit dans lequel les citoyens qui n'auront pas cédé à la tentation de se faire justice eux-mêmes n'auront d'autre choix que de courber l'échine et de se soumettre à des lois qui seront en vigueur sans avoir été édictées par qui de droit. Nous y sommes déjà un peu.
A. S.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : A Samil
Source : www.latribune-online.com