«L'enfant qui naît n'entre pas dans une ambiance naturelle: il entre dans la civilisation où se développe la vie des hommes.» Fatou DiomeAprès avoir tourné et retourné maintes fois la question du décor dans sa tête, il avait beau faire des efforts d'imagination pour créer l'environnement idéal pour des personnages qu'il ne connait pas encore tout à fait, il se résolut finalement à planter le décor qu'il connaît le mieux et qui est familier à la majorité des lecteurs où tout le monde pourrait se reconnaître. Il aurait pu choisir un vieux quartier riche d'un passé historique où résonne encore l'écho lointain d'événements plaisants à raconter, en ajoutant toutefois, à chaque reprise, des couleurs ou des anecdotes personnelles qui relèvent un tant soit peu le récit: un quartier comme la Casbah ou Bab El Oued, ployant sous le poids d'une démographie galopante, où les trottoirs sont si encombrés, aussi bien par les voitures en stationnement illicite, que par des vendeurs de l'informel que les piétons sont obligés de marcher au milieu de la rue sous les coups de klaxons de conducteurs agacés... Il lui serait facile de décrire cette joyeuse anarchie créée par une absence quasi-totale de l'autorité publique. Des commerçants qui squattent le peu d'espace public qui reste: celui-ci a placé une caisse en bois devant sa devanture pour empêcher tout empiètement sur son espace vital. Et tout cela sous le regard désapprobateur, mais muet des chalands qui passent. Ces quartiers qui fourmillent de vie et qui regroupent toutes les basses couches d'une société qui utilise tous les moyens pour survivre à la loi de la jungle qui leur est imposée. Cependant, il a quelques scrupules à utiliser le décor du vieux bâti, les cages d'escaliers où les graffiti sur les murs se mêlent aux blessures du temps, des ménagères qui s'interpellent des balcons, des terrasses arborant des théories de linge propre: une carte postale qui ressemblerait, trait pour trait à celles des films italiens du néo-réalisme s'il n'y avait pas ces balcons voilés par des tôles ondulés... Cela lui paraissait tellement facile d'immerger quelques personnages normaux qui sont confrontés souvent, entre des activités très ordinaires à des événements qui perturbent un moment la banalité quotidienne: des supporters d'une équipe de football qui «descendent» joyeusement la rue principale avec des drapeaux fantaisistes et des slogans chantés à tue-tête, un règlement de comptes entre dealers qui tourne au drame, un accident de voiture sans grande conséquence qui mobilise un instant tout le quartier. Il faut voir avec quelle rapidité convergent vers le lieu de l'impact les nombreux curieux qui se pressent pour voir de plus près la tête de la victime ou celle du fauteur de troubles. Les commentaires fusent dans un désordre où ne se retrouvent ni la victime ni le chauffard. On relève la victime, on cherche un agent de police pour dresser un procès-verbal, on demande une voiture pour conduire la victime traumatisée à l'hôpital pour un examen de routine.
Les témoins oculaires confrontent leurs points de vue tandis que du haut du balcon, une ménagère inquiète s'enquiert de son rejeton. Le chauffard se défend comme il peut et se plaint du manque de civisme de ceux qui marchent inopinément au milieu de la rue tandis que le vieux, qui vient de cracher sa chique juste avant, lui jette à la figure avant de s'éclipser: «On ne doit pas rouler aussi vite dans un rue aussi encombrée.» Ou bien: «combien il t'a coûté ton permis de conduire'».
L'écrivain en herbe s'étonne, comme le faisait Prévert en son temps, de la richesse de la banalité quotidienne. Pourtant, le vieux quartier ne le tente pas. Il préfère l'ambiance qu'il connaît le mieux, celle où il baigne chaque jour...
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Selim M'SILI
Source : www.lexpressiondz.com