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Un stratège, un humaniste, un résistant et un historique



Un stratège, un humaniste, un résistant et un historique
Paradoxalement, de tous les dirigeants des résistances intervenues durant la période coloniale, on ne dispose que des Mémoires de Hadj Ahmed Bey (1774-1850). Or, si leur publication date de 1950, il n'y a guère eu de critiques, s'agissant autant d'un homme politique d'envergure que d'un stratège génial ayant infligé aux généraux vétérans de l'épopée napoléonienne «la consommation d'officiers la plus forte proportionnellement que dans tout autre armée».Un cas de Mémoires rarissime ! Des Mémoires hors du commun, dépourvus d'original écrit à même de les authentifier. A tous les égards des Mémoires soulevant, légitimement, nombre de problèmes incontournables. De fait, des Mémoires transmis exclusivement de bouche à oreille, sans témoin, et traduits au fur et à mesure de la dictée faite à son vis-à-vis, le capitaine Rouzé, de l'administration centrale des Bureaux Arabes, alors qu'il est interné à résidence surveillée à la ruelle Scipion débouchant sur la rue Bab Azoun?Est-ce pour autant la quadrature du cercle 'Décidément, quel crédit faut-il accorder à pareille traduction, dès lors que la mission confiée au capitaine précité, chargé du «recueil des renseignements sur son long parcours», suivant l'entrefilet inséré en première page du journal Akhabar daté du 6 mars 1849. Bel et bien depuis son assignation à résidence surveillée intervenue à la fin mai 1849, consécutivement à un double traquenard, principalement le premier suite à un simulacre de tractations engagées à l'initiative exclusive des généraux commandant les divisions de Batna et Biskra, vigilamment poursuivies et entérinées que bien après le rétablissement du fidèle des fidèles du dernier bey de Constantine. Or, de retour à Constantine en compagnie de l'officier général de Biskra, l'accueil a été triomphal, célébré en grande pompe durant trois journées d'allégresse débordante.Certes, la réhabilitation solennelle par son peuple, mais aussitôt pour tomber de nouveau dans un traquenard plus difficile à déjouer, une fois se retrouvant à Alger «ce mardi 27 redjeb 1264» (30 mai 1848), est-il précisé par Les Mémoires, tellement les retrouvailles l'ont fortement impressionné après une si longue absence, depuis son dernier départ de l'ancienne capitale de la Régence, la soirée de la capitulation du dey Hussein, le 4 juillet 1830.Le fait accompli qu'il a rejeté définitivement avec la volonté inébranlable de combattre opiniâtrement l'ennemi avec ses suppôts de satan, quels qu'en soient le prix et les sacrifices à consentir ; sans répit, en s'y préparant énergiquement dès lors que son investiture, intervenue en 1826, amorçait de profonds bouleversements allant se traduire dans les faits en ne cédant jamais aux offres de l'occupant contrairement aux deux autres beys de Médéa et d'Oran.De pied ferme, seul Hadj Ahmed Bey au rendez-vous de l'histoireA elle seule la citation extraite de la pétition adressée au Parlement britannique, le 17 janvier 1834, révèle tout aussi bien les raisons du combat engagé que sa finalité : «(?) Ils (les Français) n'ont aucun droit sur nos territoires dont chaque pouce est un bien hérité depuis des milliers d'années ; nous sommes libres, comment se permettent-ils de nous vendre au gouverneur de Tunis ' Possèdent-ils quelque chose pour pouvoir le vendre '» (Forein Office, 77/25). Pas de confusion, car il est question de la nomination du bey de Tunis à la place de Hadj Ahmed Bey?Quoi qu'il en soit, à tous les égards c'est la terre natale qui est en jeu, la patrie dans son intégrité, sans extraction d'aucun pouce, est-il précisé, soit l'ancrage, l'enracinement profond depuis la nuit des temps. Du reste, la pétition est contresignée par 61 cachets des principaux chefs du Constantinois, la fermeté de s'opposer à toute atteinte? Effectivement, contrairement aux autres beys et deys, c'est bien l'unique bey natif de mère algérienne, Hadja R'quya Ben Gana, de descendance anté-ottomane, des Banou Hilal (XIe siècle), branche des Souïd.Aussi a-t-il été fortement imprégné, dès son enfance, par la geste hilalienne, le fonds historique d'un recueil d'histoires et d'amour (Sirat BaniHilal), des faits et actes plus ou moins romancés dont sa propre trajectoire en constitue une dans mesure des séquences, l'illustration perceptible, entre autres ses alliances matrimoniales, à merveille ayant ciblé des familles de commandement, des djouad, à l'instar des Mokrani de la Médjana, Bouakkaz et ben Azzedin du Ferdjouana, des élites citadines algéroises, telle Khadoudja Bent Ali Khodja...De même, lors de son périple au Machreq, inséparable de sa mère, il a dû soupçonner les prémices de l'?uvre de Mohamed Ali, le bâtisseur de l'Egypte s'apprêtant à s'ouvrir au monde extérieur.Conséquemment, des données fondamentales l'ayant déterminé à rompre avec les m?urs et pratiques politiques d'antan dès son investiture, en 1826. En somme, la raison d'être de tout homme politique d'envergure : «Gouverner, c'est prévenir». A cet égard, parfaitement instructif et éloquent est le témoignage de l'officier E. Vaissette : «Dès qu'il a pris en main les rênes de son gouvernement, il administra la province avec une fermeté et une droiture dont on retrouverait peu d'exemples chez ses prédécesseurs. Sévère, mais équitable dans ses jugements, il sut mettre un terme à l'oppression et à la tyrannie que, sous son faible prédécesseur, certaines familles avaient pu exercer impunément. Des hommes de violence furent obligés de se tenir cachés ou fuir».Manifestement, la condition sine qua non pour emprunter énergiquement d'autres voies que celles suivies depuis l'instauration de la Régence, en 1518. Pour se consacrer au jour le jour pour combattre les agissements, notamment ceux poursuivis par Yusuf, les préparatifs en vue de la prise de la ville du Rocher, Cirta-Constantine. A quel prix, quels sacrifices, alors que le maréchal Clauzel, gouverneur de l'Algérie depuis 1835, se vantait de l'envahir sans coup férir, en invitant ses proches à «une promenade» '«La consommation d'officiers la plus forte proportionnellement que dans tout autre armée»Tel est le constat émanant des scientifiques, présents au cours des deux sièges, en novembre 1836 et octobre 1837, alors que leur rapport n'a été publié que partiellement (E. Watbled, 1870,1871). Délibérément, une fois les responsables «oubliés» et Hadj Ahmed décédé, et qu'enfin Les Mémoires sont aux oubliettes, certes remis au siège des Archives nationales (Paris), mais non catalogués.Quoi qu'il soit, des témoins compromettant leurs commanditaires, des vétérans rescapés de l'épopée napoléonienne? Du fait même du bilan lourd de ces deux sièges dont les rapports accablants des deux médecins, Bonnafont (1883) et Sédillot (1838), témoins et acteurs au plan sanitaire, sont accablants à tous les égards. D'autant que Hadj Ahmed Bey a été à la hauteur de ses responsabilités envers les blessés abandonnés à leur sort en pleine retraite, aggravée par des précipitations diluviennes. Précisément, les mesures qu'il a prises constituent les prémices de la 1re Convention de Genève (1864).Ainsi, l'on saisit le sort qui lui a été réservé, d'autant qu'à l'issue du deuxième siège qui a failli capoter in extremis, Hadj Ahmed Bey, stoïquement, a repris opiniâtrement la lutte tous azimuts jusqu'à la fin mai 1848, dès lors l'on saisit l'acharnement des autorités militaires pour lui tendre les deux traquenards. Aussi fallait-il tout entreprendre pour l'invectiver, le vouer aux gémonies. A jamais le bannissement !De la crédibilité des Mémoires de Hadj Ahmed BeyTelle est fondamentalement la problématique qu'on ne peut cerner qu'en se prononçant sur la crédibilité et les limites de Hadj Ahmed Bey et de son vis-à-vis, beaucoup plus de ce dernier, le traducteur-interprète, en tenant compte du fameux aphorisme italien, traduttore traditore : traducteur traître.Ayant opté pour une sorte de chronologie relatant des faits et observations depuis l'avant-veille du débarquement de Sidi Ferruch, le 27 juin 1830, jusqu'à l'arrivée triomphale à Constantine, fin mai 1848, la confrontation avec les sources françaises exclut tout écart, exception faite de passages litigieux, opportunément inclus dans les deux dernières pages, tout en ne représentant que 4% seulement des Mémoires? A point nommé, les passages litigieux aisément décelables, passages en contradiction flagrante avec la Convention communiquée à Hadj Ahmed Bey et qui n'a été entérinée que par le fidèle de ses fidèles, une fois rétabli d'une maladie.A point nommé, des passages mettant en défaut le traducteur-interprète, au vu de nombreuses et graves contradictions, d'amalgames, d'équivoques, suscitant méfiance et suspicion au vu de l'utilisation malencontreuse, inappropriée, de termes et concepts à la place d'autres, termes et concepts ciblés, labellisés, privilégiés par le jargon cher à l'armée d'occupation. Plus gravement, l'inattendu lapsus, gravissime, compromettant, révélateur du subconscient du traducteur... ne parvenant pas à se départir de son parti pris flagrant, dès lors qu'il est question de «conventions».Comment en serait-il autrement, en multipliant nombre de contradictions, d'amalgames, d'emploi de concepts-clefs, de «pivots» (Assia Djebar, 2009). A dessein pour justifier le simulacre de longs et d'âpres pourparlers en dehors de tout décryptage serré. En définitive, hormis ces passages litigieux, sujets à caution, truffés de mots-pièges, Les Mémoires sont riches d'enseignements. En tout état de cause, consultables vigilamment !


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