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Un proche du président parle



Un proche du président parle
Pourquoi Djiar et pourquoi maintenant' Cet entretien ne prétend pas percer les mystères du pouvoir, cependant, Hachemi Djiar offre des clés douces pour ouvrir des serrures bloquées. L'homme refuse tout approche manichéiste. Il va au-delà des clichés et de l'écume des choses pour décortiquer, en observateur avisé et en analyste sagace, la vie politique nationale. Les idées qui y sont développées, les pistes indiquées et les solutions suggérées sont, à bien des égards, des indicateurs de la tendance lourde au sommet de l'Etat. M.Djiar en constitue le pouls vital du régime, son baromètre du moment. D'où la réponse à la question: pourquoi le choix de cette personnalité' Si on ajoute à sa qualité de chef du tiers présidentiel au Conseil de la Nation, son ancien statut de conseiller personnel du Président Bouteflika, ensuite de ministre de la Communication avant de passer ministre de la Jeunesse et des Sports, on comprend bien le poids de cet entretien. Auteur de «L'Algérie. Histoire sans tabous. Des pistes pour l'avenir», un livre de haute facture, en deux tomes, de 718 pages, Hachemi Djiar est un homme politique au long parcours et fort d'une grande expérience dans les rouages de l'Etat et dans la gestion. En 1975 déjà, le jeune énarque qu'il était, occupait le poste d'administrateur à la présidence de la République en 1975. Puis en 1979, il rejoint le ministère de l'Intérieur, il sera chef de daïra en Kabylie avant de devenir wali de Boumerdès, Alger, Sétif, Laghouat et Constantine. Quant à l'opportunité de l'entretien, il faut l'inscrire dans ce contexte de mutation sociale, politique et économique qui marque le pays. Sa proposition de «trêve» politique, est en réalité une main tendue à toute énergie constructive: les partis, le mouvement associatif et le monde médiatique.L'Expression: Le président de la République vient de procéder à un énième remaniement du gouvernement. Ce remaniement ne vise-t-il pas à accréditer l'idée que le pays bouge alors que beaucoup d'observateurs parlent de conservatisme qui serait le principal souci du régime'Hachemi Djiar: C'est plutôt un indice que les choses ne sont pas figées et que chaque fois que cela est jugé nécessaire, des changements peuvent être opérés. De plus, la Constitution qui vient d'être promulguée ne traduit en aucune manière une volonté conservatrice. Elle s'inscrit en droite ligne d'un discours présidentiel qui a été de tout temps, en toutes circonstances, un discours de renouveau. Sur tous les sujets abordés depuis 1999, ce discours, qui a fait l'objet de nombreux recueils, se nourrit de nouveautés. Il postule du changement, poussant sans cesse à l'émergence de modes de gestion plus performants, aussi bien dans la sphère économique que dans les autres domaines de la vie sociale. Il incite à l'effort pour imaginer, créer, innover et donc progresser et non pas stagner. C'est un vrai corps de doctrine qui est de nature à guider utilement l'action à tous les niveaux de l'Etat. Il montre clairement la direction à prendre vers ce qui doit être, c'est-à-dire le meilleur.Mais la réalité est en net décalage avec cette doctrine. En tout cas, sa traduction sur le terrain laisse beaucoup à désirer.C'est exact. D'où la nécessité de cerner les causes objectives d'un tel écart entre le réel et l'idéal visé. Je me limiterai ici à dire que s'il constitue un facteur important de changement qualitatif, le discours présidentiel ne peut pas assurer à lui seul la mise en oeuvre de cette redoutable entreprise. Et ce pour deux raisons au moins. La première est que le changement à l'échelle de la société résulte non pas d'un facteur unique, mais de plusieurs facteurs interdépendants qui se combinent dans un mouvement collectif. Ces facteurs sont, notamment, l'économie, la culture, les mentalités, l'éducation, les valeurs, la communication politique, la pédagogie politique, l'efficacité des institutions, le droit... La seconde raison est que lesdits facteurs doivent retenir l'attention de l'ensemble des acteurs concernés qui sont les maîtres d'ouvrage activant sur le terrain. Ces acteurs sont les partis, les syndicats, les administrations, l'institution judiciaire, les entreprises, les médias, l'école, l'université, la mosquée, les élites. En effet, si la conscience collective fait défaut, ou bien si ces acteurs n'assument pas efficacement leurs rôles respectifs, et dans une parfaite synergie, le décalage dont vous parlez ne peut que se creuser. Quelle que soit sa force novatrice, le discours finit inévitablement par se heurter à l'inertie des structures.Une mentalité contre-productive s'établit et imprègne plus ou moins l'ensemble des rouages. Elle devient alors un obstacle sérieux à la diffusion de l'innovation dans la société. Il en résulte forcément une tension grandissante entre, d'une part, la volonté de renouveau qui est celle du chef de l'Etat et d'une partie des élites et, d'autre part, la force d'inertie des structures et d'une partie non négligeable du corps social.Ce qui débouche immanquablement sur une sorte de stress général traduit par le terme de crise.On ne peut quand même pas réduire les grèves, les événements de Ghardaïa, ceux de Kabylie auparavant, les scandales de corruption entre autres, à un simple stress'Ces faits bien réels ne sont, de mon point de vue, que des accidents de parcours d'une société en mutation, comme en connaissent d'autres sociétés. Ils ne doivent pas porter à désespérer du pays et de ses capacités de rebondissement, avec tout ce qu'il a réalisé de positif. Mais il faut aussi reconnaître que ce sont des révélateurs de problèmes structurels dont aucune société n'est à l'abri. Il n'y a pas de société dont la santé soit parfaite. Chaque société est le produit de ses expériences historiques, avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs succès et leurs échecs, leurs avancées et leurs reculs. Au cours du dernier quart de siècle, c'est-à-dire un laps de temps très court, la société algérienne a gravement reculé, puis s'est reprise pour se remettre à avancer de nouveau à un rythme compatible avec les réalités qui sont les siennes.Les historiens du futur que le temps émancipera des passions et des échauffourées politiques actuelles, diront, avec le recul et dans la sérénité, que cette reprise aura été incontestablement le fruit d'une politique menée par l'initiateur de la concorde civile, de la réconciliation nationale, de la politique publique du logement pour tous et de la Constitution de 2016 qui aura constitué un tournant décisif dans la vie institutionnelle du pays.Ils diront peut-être aussi que la nouvelle Constitution n'aura pas emporté l'adhésion de l'opposition, amoindrissant ainsi sa légitimité. Et qu'à ce problème est venue se greffer la crise induite par la chute des prix du pétrole. Tout cela ne fait-il pas de ce texte un coup d'épée dans l'eau' En conséquence, ne fallait-il pas faire cette Constitution au moment où le pays vivait dans l'aisance financière afin de mieux asseoir la démocratie sur des bases moins précaires'D'abord, seul l'avenir dira qui a vu juste et qui s'est trompé. Laissons donc l'histoire faire son oeuvre. Je dirais ensuite qu'au-delà de l'approbation du Parlement, la nouvelle Constitution tire sa légitimité de son contenu même dans la mesure où ce contenu oblige au déclenchement d'une dynamique de changement structurel dans tous les domaines. Ceci dit, il est indéniable que l'aisance financière favorise effectivement la croissance qui réduit la pauvreté et donc les tensions sociales et politiques; ce qui est de nature à entraîner, entre autres, la formation progressive d'une classe moyenne, alliée naturelle de la démocratie. Mais le pétrole à lui seul ne peut pas faire triompher la démocratie. Ce régime a vu le jour la première fois dans une petite cité où il n'y avait pas de pétrole. Dans les pays où la démocratie prospère aujourd'hui, certains n'ont pas de pétrole non plus, comme il y a des pays qui regorgent de pétrole, mais où la démocratie est inexistante. Autrement dit, la démocratie n'est pas une marchandise qu'on peut acquérir à coups de devises. Elle demeure d'abord, un idéal qui n'est accessible qu'à certaines conditions. Il ne suffit pas qu'il soit proclamé pour qu'il se réalise spontanément, comme par miracle.La première de ces conditions n'est pas d'ordre matériel, mais humain. Il est indispensable que chaque citoyen soit mis en capacité d'assimiler les enjeux de la nouvelle Constitution, aussi bien sur le court terme que sur le long terme. D'où l'importance pour les acteurs politiques de s'adresser à l'intelligence et à la raison des Algériens, bien plus qu'à leurs émotions qui ne les mettent pas à l'abri de l'erreur ou de l'illusion. C'est ce qui induira, à long terme, des effets profonds de cette constitution.N'est-il pas de la responsabilité du pouvoir en place, donc du président de la République, de réunir de telles conditions pour le succès et l'épanouissement du processus démocratique'La démocratie est un processus long et ardu dans lequel le chef de l'Etat a naturellement un rôle important. Mais c'est un processus complexe et une création continue qui peut aller sur une ou plusieurs générations et qui met en action de multiples aspects de la vie sociale. C'est donc l'affaire de toute la société avec certes, un leadership.Qu'a fait, en l'occurrence, le président dans ce domaine' Il a initié de manière pragmatique des réformes dans les systèmes judiciaire et éducatif. Il a valorisé le statut de la femme. Il a abaissé l'âge électoral. Il a démilitarisé le pouvoir. Il a impulsé la liberté d'expression et d'opinion. Il a amendé la Constitution vers davantage de progrès politique.Cela reste sans doute imparfait, mais ce sont des avancées bien réelles. Et si l'on s'en tient à la Constitution, on voit bien qu'elle n'est pas le fruit d'une improvisation. Elle repose sur une analyse des expériences en la matière, un bilan, des réalités, des attentes, ainsi que sur un juste équilibre entre les idées politiques modernes et les valeurs qui fondent notre identité. Les contestations qui bruissent ici ou là portent davantage sur la forme que sur le fond ainsi que sur le décalage du réel par rapport à l'idéal. C'est donc un texte qui indique l'essentiel en traçant le chemin d'une démarche civique active dans laquelle doivent s'impliquer les individus comme les acteurs institutionnels du corps social pour y prendre une part, chacun à son niveau et en ordre serré. Car le projet démocratique ne se réalise pas en un tour de main. C'est un mégaprojet qui porte en gestation d'autres projets comme celui du mode d'insertion de l'individu au sein de la communauté étatique dans laquelle il a un statut juridique. A ce statut sont attachés des droits et des devoirs dont il doit avoir pleinement conscience. Ce qui ne va pas de soi, car un tel statut s'apprend comme un métier. Le citoyen doit être imprégné de l'esprit d'obéissance librement consentie à la loi, car elle est seule à garantir le vivre et l'agir ensemble dans l'ordre et la paix. Il doit être aussi en mesure de saisir la justification du respect des lois ainsi que des actes des gouvernants. Il ne doit pas ignorer non plus les enjeux de l'activité législative à laquelle il participe soit directement, par le biais du référendum, soit indirectement par le biais de ses représentants au Parlement. Autant d'éléments parmi bien d'autres qui sont au coeur de l'éducation à la citoyenneté dans un Etat qui aspire à être fondé sur une Constitution, c'est-à-dire un texte qui définit les pouvoirs, organise leurs relations, pose les règles de leur acquisition et de leur exercice ainsi que celles de l'élaboration et de la modification des lois.En bref, la nouvelle Constitution est loin d'être une formalité de circonstance comme d'aucuns tentent d'en accréditer l'idée. C'est un immense chantier dont l'esprit renvoie à la Proclamation du 1er Novembre. Il a vocation à en diffuser en quelque sorte les valeurs et à obliger à leur mise en pratique.Vous voulez dire que cela n'a pas été le cas des Constitutions précédentes'Les Constitutions post-indépendance avaient été conçues dans l'urgence. Le souci était de trouver un cadre juridique pour fonder le nouvel Etat-Nation. Il s'agissait avant tout d'unir des tribus disparates auxquelles la Révolution avait ouvert des perspectives qui ne leur furent jamais offertes auparavant. S'inspirant de ce qui se faisait alors dans les pays nouvellement indépendants, sauf l'Inde qui est un cas particulier, ainsi que dans les pays socialistes qui aidèrent la Révolution, les constituants de 1963 et 1976 adoptèrent le principe du parti unique. Ceux de 1989 et 1996 avaient agi sous la pression des événements en pensant qu'une Constitution reposant sur les idées de Hobbes, Locke et Montesquieu pourrait mettre miraculeusement un terme à une situation insurrectionnelle.Vous croyez que cette Constitution porte en elle une seconde révolution'Je dirais plutôt une évolution dans le cadre d'une mutation globale pacifique, intellectuelle, morale, citoyenne, managériale face à des tensions, des comportements et des dysfonctionnements qui sont le produit naturel de l'émergence dans la difficulté et la douleur de notre Etat national, vieux d'à peine un demi-siècle. Il est vrai que ces tensions et dysfonctionnements n'ont pas manqué d'interroger les intellectuels au cours des 25 dernières années. Ces derniers n'ont pas tari d'analyses et d'explications dans des journaux, des livres, des colloques, des débats et autres. Il est vrai également que nous avons essayé maints remèdes. Mais ayons l'honnêteté de reconnaître que nos intellectuels ont, à maints égards, subi en quelque sorte la mode de la perestroïka dans l'ex-Urss, suivie par la chute du mur de Berlin, ou encore l'annonce de " la fin de l'Histoire " faite par le politologue américain Fukuyama au début des années 1980.Quant aux remèdes, reconnaissons aussi que sous la pression des circonstances générales et des urgences sociales, le pays était contraint de faire davantage dans l'immédiat que dans l'anticipation, l'innovation et l'efficacité, alors que la voie tracée dans la doctrine présidentielle prêchait clairement le renouveau des approches et des méthodes. La réalité se plie difficilement à la doctrine. Il faut du temps, beaucoup de travail et davantage de sérieux.La réalité c'est aussi la crise financière inquiétante. Si l'on prend du recul, quels seraient les enseignements susceptibles d'être tirés de cette crise financière'Le reflux du prix du baril agit d'abord comme un révélateur. Il révèle un paradoxe qui interpelle tous les acteurs de la vie sociale dans notre pays. D'un côté, nous sommes partie intégrante d'un monde qui traverse une grave crise de réadaptation suite à des chamboulements sans précédent intervenus depuis une trentaine d'années au moins et qui préfigurent vraisemblablement des bouleversements bien plus profonds dans tous les domaines au cours des décennies à venir. Aucun pays n'y échappe, même les plus puissants. C'est dire la gravité des enjeux et des défis qui pèsent sur toutes les nations. D'un autre côté, nous sommes confrontés, chez nous, devant cette situation préoccupante, à des polémiques stériles qui agitent les esprits. Ces polémiques ne font que dresser les Algériens les uns contre les autres alors que tant de sujets fondamentaux interpellent le pays tout entier quant à sa sécurité et à l'avenir de son statut économique, financier, monétaire et social. Elles sont d'autant plus affligeantes qu'on ne sent rien de tangible et qu'elles renvoient de l'Algérie l'image d'un pays qui paraît s'agiter sur lui-même, par l'effort discordant d'énergies divergentes, alors que les enjeux et les défis débordent infiniment le segment de la politique politicienne. Ces polémiques se traduisent également par une nette désaffection des jeunes pour la politique, que traduit leur faible participation aux scrutins. Si elles continuent, elles risquent même de jeter le discrédit et la suspicion sur l'existence des partis et leur légitimité. En bref, nos politiciens sont divisés. Leur action se limite, pour certains, à tout condamner en bloc dans une attitude qui rappelle le triste épisode des années 1989-1991, lequel a débouché sur une guerre civile. Or le projet de renouveau porté par la doctrine présidentielle et celui de l'Etat de droit esquissé par la nouvelle Constitution sont gigantesques. Ils ne peuvent être conduits à leur terme que par le concours de tous conjointement et solidairement. C'est dire qu'une opposition dans un pays constitué depuis peu et où les obstacles sont grands dans tous les domaines, ne peut pas avoir le même rôle que celle d'un pays jeune qui vient de se libérer du joug colonial. Nous entrons dans une nouvelle ère. Elle nous commande de fédérer nos énergies pour réformer, répandre un autre esprit, promouvoir un idéal commun. Ne pas nous y engager en rangs serrés ne mènerait à rien d'utile. S'y engager commence par l'exigence pour les partis, les administrations et autres acteurs de convertir leurs approches, leurs méthodes, leurs pratiques et leur état d'esprit à la lumière des nécessités du bien commun, ainsi que de l'expérience d'autres pays que nous dépassions et qui sont aujourd'hui en passe de nous semer. C'est là, à l'évidence, l'une des clés de l'avenir.Qu'est-ce qui empêcherait d'opérer cette conversion' On ne peut quand même pas dire que les partis et les autres acteurs que vous évoquez soient inconscients'Loin de moi l'idée de porter un jugement de valeur sur qui que ce soit. J'essaie simplement de contribuer à un débat que nous devons ouvrir et mener dans la sérénité et dans une même dynamique au lieu de nous disperser. Il nous concerne tous, surtout qu'on est confrontés à un risque de tarissement, à terme, de nos réserves de changes et donc à celui d'un retour à l'endettement avec des conséquences sociales néfastes. Et ce d'autant plus que face à ces risques, tout porte à croire qu'il y a comme un déclic. Les Algériens donnent en effet l'impression de comprendre que le pétrole ne peut plus, à lui seul, les prémunir contre les incertitudes et menaces de l'avenir. Il en est de même des gouvernants qui proclament leur volonté d'oeuvrer à la recherche de solutions hors hydrocarbures. Mais, à l'évidence, cette prise de conscience salutaire semble buter sur de vieux réflexes dont certains acteurs n'arrivent pas encore à se débarrasser. Ces réflexes à la peau dure, comme par exemple l'arbitraire administratif ou bien la disqualification du mérite, ou encore le mépris affiché par certains agents publics à l'égard des citoyens et même des élus, nourrissent une crise de confiance que traduisent bien des phénomènes, comme le désintérêt vis-à-vis de la chose publique, entre autres. A cela se greffe un certain discours articulé sur la logique du bouc émissaire, comme si le stock d'idées de solution aux problèmes de l'Algérie est épuisé. Il est vrai que face aux difficultés qui sont là, bien réelles, une partie de l'élite du pays s'efforce d'analyser et de proposer des solutions empreintes de rigueur scientifique, et loin des manoeuvres politiciennes. Il est vrai aussi que le président de la République n'a jamais raté une occasion de remettre les pendules à l'heure. Mais il est malheureusement vrai également que nos politiciens et nos bureaucrates ne parviennent pas à se libérer de comportements et pratiques où le conformisme et la routine priment sur le souci de l'innovation. Les uns font du pétrole et de la théorie les références centrales et le critère unique d'évaluation des politiques publiques. Les autres oublient leurs propres responsabilités et font dans l'attentisme et le laisser-aller. Cette façon de faire survalorise les effets négatifs de la conjoncture pétrolière défavorable et fait passer la société à côté de l'essentiel qui est d'accorder un maximum d'attention aux vrais remèdes à nos difficultés. En somme, la politique politicienne et la bureaucratie avec ses blocages, son arrogance, son irrationalité et son arbitraire, sont deux faces d'une même médaille.On peut comprendre par là que le problème n'est pas un président diminué par la maladie, mais les partis et les appareils bureaucratiques. On peut comprendre aussi que l'intérêt du pays est que l'opposition s'aligne tout simplement sur le pouvoir parce qu'elle ne serait pas à la hauteur des enjeux'Il ne s'agit pas d'alignement de l'oppo sition, mais de son implication dans une oeuvre gigantesque et inclusive qui engage l'avenir et qu'aucun courant politique, aussi performant soit-il, ne peut conduire efficacement à lui tout seul, si l'on considère les multiples obstacles qui jonchent la route d'un Etat en construction en raison de son jeune âge; ce qu'on a trop tendance à oublier. Il s'agit juste d'appréhender globalement les choses en mettant surtout l'accent sur les modes de fonctionnement des partis et de la bureaucratie dans notre pays. Et de se demander si leurs façons de faire n'ont pas atteint leurs limites en raison de leur inefficacité. Il s'agit surtout d'appréhender l'action partisane autrement, c'est-à-dire espérer une trêve des rapports de force entre le pouvoir et l'opposition afin de travailler en bonne intelligence face à l'urgence pour construire l'Algérie de demain sur les nouvelles bases constitutionnelles qui sont, on le voit bien, des bases rationnelles et fédératrices. N'oublions pas que l'action politique est tournée vers l'avenir et que le changement réclamé par les uns et les autres est non seulement pris en charge par la Constitution nouvelle, mais qu'il est, partout dans le monde, le produit d'une pluralité de facteurs et du contexte propre à chaque société. Dans le contexte algérien, il y a, notamment, un pouvoir politique établi après bien des difficultés. On ne peut pas lui reprocher de se défendre, afin de ne pas livrer le pays à l'incertitude. En face, il y a une opposition qui oeuvre à le déstabiliser en faisant croire qu'il existerait un modèle général applicable en tout temps et en tout lieu alors que tout est relatif. Cela pose problème en raison du risque de mener le pays à des blocages préjudiciables et donc de compromettre la dynamique de réforme. Imputer par exemple tout ce qui ne va pas au chef de l'Etat dont on feint par ailleurs d'ignorer les réalisations n'est pas bien pédagogique, ni crédible. Pourquoi' Parce que, redisons-le, dans son essence, la société est avant tout action sociale d'une pluralité d'acteurs, et pas seulement du président de la République. Elle en est le produit. C'est de leur vitalité cumulée que dépend celle de l'ensemble social. Prétendre le contraire relève soit de la naïveté, soit de la pure manoeuvre qui est de nature à tromper les Algériens et à les exposer au risque d'une nouvelle aventure. S'agissant de ce qui ne va pas dans notre pays, l'évaluation partisane à elle seule ne suffit pas. Et ce pour des raisons évidentes. Il importe donc qu'une évaluation de l'action publique menée depuis plusieurs années soit avant tout une démarche pédagogique de connaissance. Elle doit être guidée par une exigence de rigueur et d'impartialité, ainsi que par le souci de prendre en ligne de compte les circonstances et de faire prévaloir l'intérêt général. Faute de quoi, le risque est grand d'embourber le pays dans des polémiques sans fin et de le conduire dans une impasse.Vous persistez quand même dans l'idée que les partis de l'opposition sont critiquables tandis que le pouvoir est au-dessus de tout reproche.La perfection n'appartient qu'à Dieu. Aucune organisation humaine, quelle qu'elle soit, n'est à l'abri des imperfections. Et il ne s'agit pas ici, encore une fois, de diaboliser qui ce soit à un moment où il faut plutôt souhaiter un rapprochement. On ne redira jamais assez l'intérêt d'une implication de tous dans une oeuvre qui engage l'avenir. Les partis ne sont pas le coeur palpitant de la vie dans une société. S'ils sont nécessaires à la démocratie, ils ne lui sont pas suffisants parce que, nous l'avons déjà souligné, d'autres facteurs interférent dans le processus. De plus, nos partis ne peuvent pas montrer à la jeunesse la route à suivre, ni poser des règles et des modes d'action fiables s'ils ne méditent pas au préalable sur les faits et les expériences de l'histoire contemporaine de notre pays. Faute de quoi, l'action politique ne serait qu'une aventure de plus. Il suffit d'évoquer nos luttes intérieures d'avant 1954 et de 1989-1991 pour voir leur stérilité. En 1989, nous avons fait une Constitution en croyant avoir trouvé la recette miracle pour établir la démocratie, trois mois à peine après les émeutes d'octobre 1988. Aussitôt après, nous nous sommes disputés sans arrêt. Nos politiciens se sont traînés dans la boue.Nous avons eu des manifestations tragiques et des grèves multiples. Notre jeune nation s'est scindée en plusieurs camps, tandis que notre jeune Etat était assiégé de toutes parts par une alliance non déclarée de tous les courants politiques et dans une folle agitation. Avec, au bout du compte, une guerre civile dont les plaies commencent à peine aujourd'hui à se cicatriser.Qu'avons-nous obtenu en échange pour le pays, pour sa jeunesse, pour ses travailleurs, pour ses élites' C'est bien simple: du sang, des larmes, des veuves, des orphelins, la perte de repères, la dispersion des rangs, la fuite des cerveaux, la destruction de ce qui a été construit à grand-peine après l'indépendance. C'est tout cela que nos politiciens semblent avoir oublié puisqu'ils persistent encore aujourd'hui à présenter comme des remèdes infaillibles les mêmes errements et les mêmes méthodes qui avaient consacré leur faillite au seuil de la décennie 1990. Le pays est en droit d'attendre d'eux, face au spectacle tragique qui se joue sous nos yeux dans certains pays arabes, une rénovation des méthodes et des discours et donc un renoncement à ceux dont l'expérience a prouvé l'inefficacité. Peut-être qu'il n'est pas dans la nature des hommes et encore moins des partis politiques de reconnaître qu'ils se sont trompés!Cela ne signifie pas que le système est irréprochable. Il a beaucoup de lacunes à combler dans le fonctionnement de ses rouages et dans la mentalité de ses agents. Mais reconnaissons honnêtement qu'il a quand même médité sur l'expérience passée et apporté des correctifs essentiels à travers la concorde civile, la réconciliation nationale, la reconstruction d'une grande partie de ce qui a été détruit, des réformes que vient couronner une Constitution, certes perfectible, mais porteuse de bien des avancées. Aujourd'hui, les conditions sont réunies pour que le pays puisse franchir une autre étape. Cette étape nous dicte de renouveler nos façons de penser et d'agir à tous les niveaux de la société, ainsi qu'au sein du système et dans l'opposition, et non pas de nous recroqueviller obstinément sur des positions figées et des formules décalées par rapport à d'énormes défis qui ne peuvent être relevés que dans le cadre d'une vision partagée sur les priorités de l'heure, ainsi que d'une action collective visant à mettre à niveau notre pays par rapport aux pays émergents. Ne dit-on pas que l'obstination est le parent pauvre de la volonté'Serions-nous alors dans une situation désespérée comparativement à celle d'autres pays en transition qui semblent mieux réussir, avec pourtant moins d'atouts que le nôtre'Absolument pas, même si, chez nous, certains agents déterminants de la socialisation politique s'activent à démoraliser le pays et à le déconcentrer par rapport aux enjeux majeurs du présent et du futur. La situation n'est pas désespérée parce que cette nation a surmonté, au cours de son histoire, des épreuves bien plus terribles, et elle s'en est sortie. On est tenté de dire que c'est dans son code génétique de ne jamais flancher. Ensuite, depuis une quinzaine d'années, notre pays s'attelle à panser les blessures de la dernière des tragédies qu'il a vécues au cours de l'époque contemporaine, celle de la guerre civile des années 1990. Et ce en enclenchant une dynamique de progrès politique, économique et social qui porte incontestablement ses premiers fruits et qui le place dans une trajectoire ascendante, malgré les dysfonctionnements et les insuffisances. Il reste évidemment beaucoup à faire parce que le chemin est long et ardu et que nous revenons de loin. N'oublions surtout pas que la tragédie des années 1990 ne s'est pas traduite seulement par des dégâts matériels et des pertes humaines. Elle a causé des blessures gravissimes aux plans moral et psychologique, déclenchant ainsi une crise de sens, une perte de repères qu'aucune représentation statistique ne peut exprimer, tellement elle affecte l'âme et la sensibilité des hommes. N'oublions pas non plus que toute une génération d'Algériens a vu le jour dans ce climat. Elle est aujourd'hui en âge de voter et de faire son entrée effective dans la vie politique. Le rôle des agents de socialisation n'est-il pas précisément de l'entraîner et de la préparer à participer activement à une mise à niveau du pays, de manière consciente, au lieu de persister à l'affaiblir moralement, comme le font certains d'entre eux'Les jeunes, qui sont d'une classe d'âge majoritaire dans la société, donnent effectivement l'impression d'ignorer les défis qui se posent au pays, dans la mesure où ils semblent constituer une masse amorphe, déstructurée et indifférente à la politique. Comment doit s'opérer cette prise de conscience qui fera de la jeunesse le fer de lance de la modernisation du pays'Cela fait partie des défis auxquels l'Algérie fait face. Ils sont énormes, car ils sont à la fois d'ordre interne et d'ordre externe. Pour résumer, je dirai que nous avons à consolider le processus d'émergence d'une nation et d'un Etat jeunes et à bâtir une société consciente des enjeux majeurs du monde présent et à venir. Nous avons également à faire face à la disparité des mentalités qui fissurent la société entre le rationnel et l'archaïque, des modes de pensée antagoniques, des comportements qualifiés de passéistes et d'autres qualifiés de modernistes. Ces défis d'ordre interne se posent à un moment particulier où la société algérienne est fortement soumise à l'interconnexion des logiques politiques, géopolitiques, économiques et sécuritaires du monde qui l'entoure. Une telle situation se révèle pleine de dangers sur tous les plans: politique, économique, sociétal, culturel... Mais l'Algérie et le monde qui l'entoure recèlent aussi de larges opportunités que notre jeunesse est en mesure de saisir si nous réussissons à la motiver et à développer en elle les valeurs centrales que sont le sens de l'Etat, le travail, la production,la productivité, le progrès, fondés sur le savoir et le savoir-faire, c'est-à-dire la science et la technique.Il appartient aux agents de socialisation d'opérer dans ce sens. C'est donc en priorité, le rôle de l'école, de l'université, de la mosquée, des élites, des médias, des partis et autres associations.Cela paraît évident, mais n'avons-nous pas souvent tendance à nous abriter derrière les contraintes externes et la main de l'étranger pour avoir bonne conscience et justifier nos carences ou nos tâtonnements'On peut le penser car les contraintes externes peuvent effectivement réduire notre marge de manoeuvre comme c'est le cas avec le marché du pétrole dont nous n'avons pas la maîtrise. Mais ces contraintes sont aussi de nature à nous motiver pour cerner ce qui, en interne, en nous-mêmes, se joue sous notre apparente lenteur à imaginer des solutions innovantes susceptibles de combler le décalage bien réel que l'on perçoit entre la pensée politique et l'action opérationnelle, les déclarations et les actes, les bonnes intentions et leur traduction pratique, les lois et leur application, les aspirations sociales et les réalisations économiques. C'est, encore une fois, ce décalage bien réel qui pose aujourd'hui problème parce qu'il pourrait se creuser et devenir structurel si l'on n'y prenait garde sérieusement.Lire la suite...
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