Par Boubakeur Hamidechi
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Quand, dans la torpeur de l'été 2016, les services de la gendarmerie diffusèrent un bulletin d'alerte concernant l'insécurité urbaine et notamment la montée de la violence chez les jeunes, rares furent les réactions officielles. Au mieux, l'on s'était contenté «d'accuser réception», comme il se dit bureaucratiquement, tout en qualifiant le tableau analytique de la maréchaussée de simple rapport conjoncturel. Il est vrai que les bonnes âmes en charge du pays ont en sainte horreur les révélations de ce genre. Celles qui, disent-ils, «intoxiquent» l'opinion en diffusant le virus de l'inquiétude. Sauf que, plus tard, ce diagnostic vient d'être confirmé par la police urbaine laquelle vient de consacrer à ce sujet explosif un premier séminaire de réflexion.
Voilà donc un constat doublement établi qui risque de susciter des lectures inattendues notamment celles qui impliquent négativement la puissance publique comme ce fut, d'ailleurs, le cas sur les réseaux sociaux lorsque ce péril a été signalé une première fois. En somme, les dirigeants en charge de la bonne gouvernance viennent d'être rattrapés par leurs propres dénégations dès l'instant où deux corps d'Etat (gendarmerie et DGSN) se sont relayés pour décrire ce syndrome de «Bled Essiba». C'est-à-dire l'abandon de ces cités urbaines et même la déshérence des lieux de vie devenus des zones de non-droit. C'est ainsi que plusieurs villes du pays connurent ces grands malheurs à forte charge émotionnelle comme le rapt d'enfants dont les corps sont repêchés dans la gadoue. Moment de sidération collective qui ne se surmonte que dans d'inutiles colères, ultimes manifestations de solidarité avant la fuite vers la solitude définitive. Dans ces fausses «nouvelles villes», où le grand banditisme et la petite délinquance se sont partagé les «territoires», y vivre se réduit au minuscule bunker locatif que l'on quitte sans regrets chaque matin et vers où l'on se rend tête basse à la fin du jour. La cité n'est jamais la bonne adresse que l'on exhibe mais le refuge octroyé faute de mieux. Lieudits véritablement concentrationnaires conçus par des urbanistes aux compétences approximatives ne sont-ils pas souvent ordonnés spatialement sous le sordide sigle «UV» ' Une « unité de voisinage» qui ne diffère guère des stalags du nazisme. La comparaison est loin d'être excessive car il suffit d'interroger ceux qui y résident pour avoir un aperçu exact de ce zonage des populations. Banlieues nouvelles des métropoles du pays (Alger, Oran, Constantine, Annaba), elles ne peuvent s'épanouir que sur le modèle des métropoles du Bronx new-yorkais ou du Soweto de la discrimination à Johannesbourg. C'est-à-dire un bannissement (dans le vocable banlieue il y a «ban» qui désigne l'isolement : au «ban de la société) susceptible de faire le lit à des futurs maquis urbains. La perspective est inquiétante au point où, ni la DGSN ni la gendarmerie ne sont actuellement en mesure de traquer la délinquance telle qu'elle se manifeste au cœur de ces bombes à retardement.
C'est dire que la politique du logement, menée jusque-là , a été, dès le départ, mal encadrée par des pré-requis sociétaux. C'est dire que le problème sécuritaire qui, pour n'importe quelle politique de la ville, est l'alpha et l'oméga d'une urbanité réussie. Un préalable qui, justement, n'a jamais été posé par la bureaucratie d'Etat.
Le modèle de Constantine est à lui seul significatif de ce qu'il ne faut plus jamais imiter. En effet, comment a-t-on pu décréter qu'une ville à l'urbanité gravée dans ses pierre pouvait nomadiser sans grands dommages hors de ses murs ' A marche forcée, elle fut contrainte à cet exercice qui l'a vidée de son humus humain imposant chaque jour aux riverains du Rocher un pénible exode. Or, comment perpétuer sa faconde et son snobisme d'aristocrate lorsqu'on reçoit en «héritage» des bivouacs de la promiscuité ' C'est-à-dire dans un «ailleurs» où il est difficile de retisser des échanges dans le savoir-vivre. Làoù cet enfermement labellisé, «tour», reçoit ces déracinés d'un type particulier qui s'adaptent difficilement à une promiscuité imposée et renoncent de fait à s'impliquer dans la vie sociale de leur nouvel espace. D'ailleurs, le désir discret de se protéger même du voisin de palier fut paradoxalement profitable à la petite délinquance qui, dans un premier temps, parvint à quadriller ces fameuses «unités» avant de passer des deals avec de gros barons qui, en retour, firent d'eux des sous-traitants. Certes, la mise en coupe réglée de ces cités tentaculaires avait inquiété très tôt les services de sécurité sauf qu'ils limiteront leur présence dissuasive au volet sécuritaire alors que les indices ne manquaient guère s'agissant des procédés quasi-mafieux en train de faire leur apparition dans tous les domaines de l'activité intra-muros.
Par son caractère populiste et surtout en l'absence de prudence au sujet de la gigantesque «métamorphose» que l'on souhaitait imprimer à l'héritage urbanistique du pays, la solution du logement comme seul remède à la crise sociale a plutôt ouvert des perspectives dangereuses en termes de flux migratoire. Celui des populations semi-rurales auparavant vivant à la périphérie des villages qui furent alors attirés par la possibilité de se loger dans l'eldorado des «nouvelles villes». Le gourbi et la complaisance des agents de recensement firent le reste et dans le même temps transformèrent en «tonneau des Danaïdes» la politique du logement social. Cette stratégie, dont l'irrationalité était d'une aveuglante évidence, a pourtant mis des années avant d'être reformée. Sauf qu'entre-temps, les villes tentaculaires, dont les plans d'urbanisme sont inexistants ou tout au moins approximatifs, sont en train de devenir des volcans de la violence dont les causes sont multiples et se conjuguent essentiellement à travers le chômage des adultes et la déscolarisation de la progéniture.
Pour cette jeunesse exclue du système éducatif, la cour de récréation de l'école est vite remplacée par le terrain vague bordant les immeubles, là où le «shit» dope les petites cervelles et fait d'eux des seconds couteaux pour les caïds de la zone. Tout cela certifie en définitive le désastre social que l'Algérie pouvait éviter en ne faisant tout simplement pas la confusion entre le problème du logement et une politique de la ville. Au fait, à quand remonte la dernière fois où l'Algérie consacra un ministère exclusif à la ville '
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : B H
Source : www.lesoirdalgerie.com