Constantine - A la une

Lettre de province



Lettre de province
Par Boubakeur Hamidechi[email protected]/* */Imagine-t-on autrement l'enfer lorsque les hasards de l'existence deviennent d'invivables malédictions au cœur des étés constantinois ' Il en est ainsi de cette ville-purgatoire lors de ce mois «augustinien», quand l'insolence solaire décide d'embraser comme un feu cette cité, naturellement austère de surcroît. C'est que, dans ce lieu géométrique, où la saison estivale n'a jamais été attendue comme une promesse de joie, la résistance aux agressions célestes a toujours été la préoccupation de ses âmes. C'est-à-dire la multitude humaine qui y réside pauvrement et finit par se constituer en colonies pénitentiaires se réfugiant dans les invivables béton-villes ayant remplacé en mal les dégradants bidonvilles. Unique parade pour échapper à la fournaise des interminables journées, il ne leur reste alors que l'arrivée de la nuit pour bénéficier d'un sursis afin de s'évader des chaudrons qu'ils habitent. Mais pour aller où quand rien ne vous est proposé pour vous distraire sinon une errance en guise de fausse promenade à travers les rues obscures d'une ville à l'agonie 'Etonnante capitulation de ce Constantine qui, jusqu'à récemment, savait rendre «aimables» à défaut d'être «vivables», ses soirées et ses nuits aoûtiennes. Désormais, même les concerts de malouf, seuls exorcismes pour adoucir la canicule, se font rares. Une disparition qui aggrave cette ghettoïsation, laquelle pèse plus que d'habitude sur le moral de ses habitants déjà privés du moindre horizon marin. Reste, évidemment, cette marmaille innocente, progéniture des gens pauvres qui parvient à s'inventer génialement des espaces océaniques en allant se baigner dans le moindre plan d'eau. Canards barbotant parfois dans la fange boueuse, ils font partie de la prime enfance orpheline de vacances. C'est que ces bronzés du macadam connaissent tous les marigots de la ville. C'est dire que survivre en août sur ce rocher d'enfer n'est jamais simple car l'appel à l'évasion est loin d'avoir le sens que veulent lui donner les prospectus.Contrairement à la prose hôtelière, la fuite chez les gens ordinaires évoque avant tout le désir indicible d'échapper à l'incarcération solaire qui leur est imposée saisonnièrement. Peu exigeants évidemment, ils ne souhaitent qu'une courte transhumance vers des rivages cléments. Tout juste une excursion d'un jour afin de se soustraire à la fournaise de béton-ville et s'en aller taquiner la douceur marine sans craindre l'arrogance solaire. En somme un voyage initiatique pour les plus petits et le pèlerinage inévitable pour les aînés. Car Skikda demeure pour les infortunés Constantinois le premier lieu de migration afin de fuir l'agression caniculaire. Retraite plutôt qu'une destination élective, ce rivage prend alors des allures de terre promise pour les vaincus de cette saison, jamais «belle» sur le rocher. De fait, l'exode saisonnier a foncièrement changé de signification par rapport à ce qu'il était par le passé lointain. A ce propos, les mémorialistes ont eu souvent l'évocation très approximative. Eux qui étaient chargés d'entretenir la légende ignorèrent cependant l'illusion magique mettant en phase un «ici» et un «ailleurs». Il en a été d'ailleurs ainsi de certaines villes réputées continentales alors qu'elles ne respirent que par des bronches océanes.A l'inverse, il est vérifiable sociologiquement que l'intimité marine n'a guère d'influence sur les extractions de la population de certaines villes portuaires. En effet, qui ne connaît parmi les cités, celles qui tendent leurs tentacules vers l'océan malgré la distance qui les sépare, à l'exemple de Constantine qui ne s'est édifiée à son origine que pour être l'arrière-défense d'un horizon marin. Il s'agit en vérité d'un tutoiement séculaire qui la liait à l'océan mais qui a tout simplement perdu sa signification première.Alors que la façade liquéfiée de l'horizon était perçue comme le complément du rocher constantinois, de nos jours, la mer est appréhendée comme un «ailleurs» où l'on demande asile. Jadis considérée comme le talisman de jouvence, Skikda incarnait toutes les promesses d'un retour cyclique après un solennel pèlerinage aux sources marines.Autres temps, autres mœurs, dit-on. De nos jours, cette relation cérémonieuse avec le repos et la trêve annuelle unanimement méritée est passée de mode pour des raisons tragiquement économiques.Constantine, qui s'y attachait jadis en ayant fait de Skikda son bastingage principal, a hélas, de plus en plus de difficultés à faire transhumer en masse ses habitants pour de longs séjours. Alors qu'elle était considérée comme la bonne destination des petites gens et des modestes bourses, elle est en passe de devenir inaccessible même pour ceux-là . Terrible ségrégation économique lorsque la petite pauvreté se mue en misère alors que des fortunes s'édifient grâce au pillage et à la prédation de l'argent public.D'ailleurs, les enfants qui peuplent les fausses piscines de la mairie au lieu d'aller humer l'air marin n'en sont-ils pas la preuve ' Eux qui, dans une innocence magique, jouent à cache-cache avec les feux du ciel en inventant une mer au cœur de leurs béton-villes.
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