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Les rescapés du système Ben Ali trouvent refuge à Constantine



Les rescapés du système Ben Ali trouvent refuge à Constantine
Proches de l'ancien régime de Ben Ali, ils ont choisi de fuir la Tunisie. Ils seraient quelques centaines dans l'Est algérien et une cinquantaine à Constantine. El Watan Week-end est allé à la rencontre de ces clandestins mal aimés qui vivent dans l'espoir de retourner un jour dans leur pays.
«Je ne sais pas si je retournerai en Tunisie. Pour le moment, je reste en Algérie, la situation y est plus sûre. Avec les événements passés et la situation actuelle, je ne suis franchement pas optimiste, tient à dire Ali*, originaire de Jendouba (ouest de la Tunisie, ndlr), arrivé à Constantine en mai 2011. Tout peut encore exploser, avec ces manifestations contre le gouvernement, contre ou pour l'application de la charia.» Ali fait partie de ces Tunisiens qui ont quitté leur pays suite à la Révolution, prélude au Printemps arabe, qui a vu la chute du régime de Ben Ali. Certains ont tenté de partir en Europe, d'autres sont venus en Algérie, en attendant des jours meilleurs. «Après une escale à Annaba, poursuit Ali, j'ai décidé de m'établir à Constantine, espérant, par la suite, rejoindre la capitale. Ce n'est pas évident de tenter de refaire sa vie'» Jusqu'au début 2011, Ali travaillait à la mairie d'une commune proche de Jendouba. Considéré comme proche du système Ben Ali, il a préféré fuir, comme d'autres qui se sont installés dans les wilayas d'El Tarf, Souk Ahras, ou bien Tébessa. Ces «réfugiés», comme ils s'appellent eux-mêmes, se retrouvent donc dans la ville du Vieux Rocher et ses environs, en particulier dans les localités d'El Khroub et la nouvelle ville Ali Medjeli.
Clandestins
«Nous sommes des réfugiés, c'est vrai, constate Sonia, mère de trois enfants, venue en plein été 2010 à El Khroub. Avant ce fameux changement, j'étais professeure de français dans un lycée de la banlieue de Tunis. Mon époux était professeur de sciences appliquées. Nous sommes tous les deux originaires du Sahel, la région de Ben Ali, alors forcément, nous étions soupçonnés de connivence avec l'ancien régime. Ce que je dis n'engage que moi mais les Tunisiens finiront par regretter l'ancien système. Au moins, le pays était en sécurité. Maintenant, l'insécurité règne partout, d'après ce que me disent mes proches restés là-bas.» Aujourd'hui, Sonia, hébergée chez des amis, tente du mieux qu'elle peut de subvenir aux besoins de sa petite famille. «Nous nous retrouvons clandestins dans un pays frère, c'est grave. Mes enfants ne peuvent pas être scolarisés. Heureusement que nous sommes aidés. Mon époux, lui, est reparti en Tunisie, via El Oued. Il va essayer de trouver une solution pour nous, sinon il reviendra ici.»
Les Tunisiens que nous avons rencontrés ont tous fui le pays, suite à des accusations de sympathie envers le régime déchu. Emel, 29 ans, faisait partie des jeunesses du Rassemblement constitutionnel démocratique, RCD, le parti de Ben Ali, dissous depuis la Révolution, ndlr). Polyglotte et s'exprimant dans un français chantonnant, elle avoue avoir eu peur dès le début des émeutes en décembre 2010, dont elle donne sa propre interprétation. «Après l'immolation de Mohamed Bouazizi, il y a eu des débordements. J'ai très bien compris qu'il ne fallait pas que je reste à El Kef, ainsi que mes proches et amis. Nous nous sommes d'abord rendus à Tunis, puis, suite à la chute de notre président, le 14 janvier, nous avons choisi de fuir.
Tchipa de 4000 euros
Je n'attends absolument rien du nouveau système qui se met en place en Tunisie. Je préfère encore rester ici, même si tout n'est pas encore rose. J'arrive à subvenir à mes besoins, c'est l'essentiel, même si parfois, je dois travailler à Annaba ou Guelma. Mais bon, j'espère connaître des jours meilleurs.» Du côté de la nouvelle ville Ali Mendjeli, située à quelques kilomètres seulement d'El Khroub, trois familles confient aussi attendre avec impatience une amélioration de leur situation. Un couple et son bébé âgé de 6 mois sont hébergés chez une famille originaire de Ouled Rahmoune, toujours dans la wilaya de Constantine. Mounji, ancien cadre à Tunis, farouchement anti-islamiste, raconte son exil.
«Lors de notre départ vers l'Algérie, mon épouse, alors enceinte, a failli ne pas partir avec moi. Arrivés au poste-frontière d'Oum Teboul (wilaya d'El Tarf), la police ne voulait pas qu'elle entre en territoire algérien. J'ai dû négocier avec les agents à tel point que je leur ai laissé la somme de 4000 euros. Finalement, elle a pu rentrer en Algérie. Nous ne sommes pas restés à Annaba, parce qu'elle nous a semblé pas très sécurisée. Et du coup, nous nous sommes rabattus sur Constantine.» Sara, son épouse, continue : «Mounji essaie de faire divers petits boulots pour vivre, enfin pour survivre, mais ce n'est pas évident. Nous sommes venus avec notre véhicule, mais nous ne pouvons pas trop circuler avec, car nous pourrions être contrôlés à n'importe quel barrage et être expulsés manu militari vers la Tunisie.» Elle poursuit, évoquant son pays qu'elle risque «de ne plus revoir avant longtemps» : «La Tunisie ne sera plus ce qu'elle était.»
Espoir
«Vous savez, les Algériens sont des gens valeureux qui, au prix d'une guerre de sept ans et demi, ont réussi à recouvrer leur indépendance. Les Tunisiens n'ont pas cette même qualité et pourraient subir pire que ce que vous avez connu dans les années 1990.» Une autre famille pense, elle aussi, au retour. Sofiane, ancien élu d'une petite commune du centre de la Tunisie, garde espoir, même si les premiers temps sont difficiles. «J'ai quatre enfants, l'aîné a pu aller en Europe, mais les autres sont avec nous. Mon épouse, qui était permanente à la section locale du RCD, a très vite senti le danger et m'a suggéré de partir.» Nejiba, 49 ans, a eu très peur de l'après-14 janvier. «Il fallait nous cacher. Heureusement, nous avons pu envoyer notre aîné à l'étranger. Mais il nous fallait tout de même partir, et c'est ainsi que, dès février 2011, nous sommes venus à Constantine, via Souk Ahras, puis Guelma. Je ne sais pas si je reverrai un jour, mon beau pays du jasmin. Toujours est-il, je remercie mes frères et mes s'urs d'Algérie pour l'aide qu'ils nous ont apportée, je ne l'oublierai jamais.» n
*Les prénoms ont été changés pour protéger l'identité de nos interlocuteurs.


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