«Mon cœur' Eh bien, il ne fonctionne qu'à
34% ! Mon cardiologue est catégorique à ce sujet». C'est ce que me dit, sans l'ombre d'aucune tristesse, mon ami, le grand écrivain Abou Laïd Doudou, lors de la dernière visite que je lui fis à son domicile. Les pilules qu'il prenait à intervalles réguliers avaient altéré sa voix, jadis si tonnante et claironnante.
Ce jour-là, il fut question, entre nous, de l'écrivain libanais, Nacif Al-Yazdji (1800-1871), auteur du fameux livre, Le confluent des deux mers, œuvre majeure de la prose arabe moderne. Doudou était en émoi devant ce livre, composé en prose rimée, depuis qu'il fit ses classes à l'Institut de Ben Badis, à Constantine, à la fin des années quarante et peu avant son départ pour Baghdad pour compléter sa formation littéraire. Il ne manqua pas, à ma demande, de brosser des portraits aussi précis que possible de ses maîtres à cette époque : la rigueur de Larbi T'bessi, le côté gentleman de Abdelhamid Chibane, l'humour de Chérif Hammani et autres membres de l'Association des oulémas algériens.
Même après avoir approfondi la langue et la littérature allemandes en Autriche, entre 1956 et 1962, Doudou est resté très attaché à ce livre. J'ai pu le constater dans son style, si beau et si bien charpenté, et, bien sûr, dans les traductions qu'il fit de l'allemand, en particulier, de Martin Heidegger, de Günter Grass, de Goethe et des grands théoriciens de la littérature.
Ce qui me chagrine, aujourd'hui, c'est que l'œuvre de ce grand humaniste ainsi que celle du romancier Abdelhamid Benhaddouga (1925-1996), n'ont plus le même écho qu'avant parmi les étudiants, encore moins dans les milieux littéraires. C'est à croire que le changement politique y est pour quelque chose, comme cela fut le cas pour le grand romancier syrien, Hanna Mina, qui ne jouit plus de l'aura qui était la sienne depuis des décennies, jusqu'à l'orée de ce troisième millénaire.
Au cours de cette visite, je lui ai suggéré de se pencher encore sur les littératures scandinaves, inconnues dans tout le monde arabe, mais, il tînt à marteler de sa voix éraillée : «Merzac, je te rappelle que mon cœur ne fonctionne qu'à
34% !». Remarquant mon désarroi et mon désappointement à la fois, il me dit alors : «Que dis-tu d'un voyage en direction de Vienne avec la superbe Asmahane '» Et aussitôt, la voix angélique de celle-ci partit d'un trait : «Layali el-ounsi». Il se mit alors à dandiner sa tête en suivant la voix d'Asmahane, comme si la mort ne l'attendait pas au tournant.
Pouvais-je savoir que ce fut-là ma dernière visite à mon grand ami ' La maladie, qui devait l'emporter quelques semaines plus tard, l'avait tellement lessivé au point que son adorable épouse fut obligée de lui acheter des vêtements à sa mesure. Me voilà, aujourd'hui, à relire Le Confluent des deux mers, en souvenir de ce grand écrivain qui fut une espèce d'assaisonnement nécessaire pour relever le goût de notre soupe littéraire.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Merzac Bagtache
Source : www.elwatan.com