
Avec simplicité et sincérité, sans manichéisme, Mohamed Khaldi, militant de la Fédération de France, y raconte sa guerre d'Algérie.La grève de la faim est redoutable, ce n'est pas une grève active, c'est une grève de renonciation à l'existence. Celui qui n'a pas connu ça ne peut pas se la représenter. Au fil du temps, on est tenté par faiblesse de rester allongé sur les paillasses alors qu'il faut marcher, sans quoi les intestins se nouent et une obscure douleur vous envahit. La langue n'obéit plus au cerveau, elle s'alourdit et elle devient encombrante dans la bouche. Après une semaine, une sensation étrange vous gagne et vous ne faites qu'entrer dans un état comateux et en sortir».Ces saisissantes lignes dans Pourquoi j'ai répondu oui au FLN illustrent l'âpreté de sa teneur. Avec simplicité et sincérité, sans manichéisme, Mohamed Khaldi, militant de la Fédération de France, y raconte sa guerre d'Algérie. Rejetant toute fanfaronnade sur son engagement patriotique, il va à l'essentiel avec pudeur. Normal, dira-t-on, s'agissant de l'un de ceux qui se sont contenté juste d'une médaille de moudjahid. A l'indépendance, il avait repris son travail à l'usine en France, y a gravi les échelons, a parfait sa connaissance de la langue française et a approfondi sa maîtrise de la langue arabe, se permettant même le luxe de tâter du roman et de la poésie. Et, c'est au crépuscule de sa vie, à 93 ans, sur l'insistance d'un jeune ami originaire de Témouchent, Ahmed Drif, un enseignant de mathématiques auquel il apprenait la langue arabe, qu'il s'est décidé à consigner ses mémoires. C'est un vécu qu'il restitue avec ses prosaïsmes pour rendre compte au plus près d'une réalité dont les générations d'aujourd'hui n'ont pas idée.Les anecdotes qu'il rapporte traduisent l'étendue de la tragédie algérienne à ses amis français qui s'étonnaient de sa rébellion passée, lui qui était si bien intégré à la société française. D'où, d'ailleurs, le titre de ses Mémoires. Celles-ci font une part à son enfance du côté de Biskra et la rude éducation qui en a fait un écorché vif. A l'adolescence, en 1936, il fuit l'effroyable misère qui l'entoure pour se retrouver plongé en une tout aussi cruelle à Alger. La Casbah qu'il décrit n'a rien de l'image d'Epinal que serinent certaines voix. 1941, l'année de ses 21 ans, est celle du typhus et du désespoir. Sous de fallacieuses promesses, il est embarqué pour être mis au service de l'occupant allemand sur un chantier à la Rochelle. Là, sous les bombardements, il est soumis avec d'autres damnés de la terre à un régime de forçat. Il se frottera à la vilénie et au tragique s'acoquinant au comique sur fond de détresse sans nom : «J'en ai vu d'autres aller fouiller les ordures pour récupérer les épluchures de légumes et les faire cuire. Moi, je ne suis pas allé jusque-là, mais j'ai quand même attrapé le chat de la cuisine et en ai vendu la moitié en le faisant passer pour du lapin. Je voulais m'acheter des cigarettes.»Le 8 mai 1945, à la libération, il voit à la Rochelle défiler le 4e Zouave de Constantine. Il apprend qu'au même moment dans le Constantinois ses compatriotes se faisaient massacrer. En 1948, il rencontre Marthe, une institutrice arabophile. Elle deviendra sa compagne pour le meilleur et réellement aussi pour le pire. En 1951, il se rend en visite en Algérie. Dzaïr qui n'était pas encore «el âssima» n'avait rien d'idyllique : «Ici, je trouvais un monde triste, peureux, misérable, qui craignait son ombre et s'inclinait devant le dernier des gueux européens.»Sa prise de conscience politique débute. 1956, le frère de Ben Boulaïd, Omar, l'approche pour rejoindre la lutte. Marthe comprend. Il devient responsable de la Fédération pour le secteur de la Rochelle. Mais le combat est loin d'être toujours exemplaire. Un mauvais coup peut aussi venir des frères. Mohamed est arrêté en 1959. Marthe subira sa part des autorités françaises pour complicité. Dans une lettre adressée le 19 juin 1960 au beau-frère de Mohamed, Michel Crépeau, son avocat et futur membre du gouvernement Jospin, témoigne : «Il a impressionné tous ceux qui assistaient à l'audience par sa loyauté, son courage et sa franchise.» En prison, Mohamed poursuit le combat en tant que chef du comité des détenus. Il conduira, entre autres, une grève de la faim. Juste après la publication de ses Mémoires, Mohamed Khaldi a rendu l'âme. Il espérait que son livre paraîtrait en coédition en Algérie. Mohamed Khaldi Pourquoi j'ai répondu oui au FLN, Le Croît vif, 2014
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Kali
Source : www.elwatan.com