Que nos dirigeants se rassurent à propos de l'état moral du pays. C'est qu'ils n'y sont pour rien, cette fois-ci, dès lors qu'ils constatent que le ressentiment de la population est surtout amplifié, à l'excès, par les mauvais effets du confinement que la folie du thermomètre a rendu quasiment invivable. Seulement, même ce genre de désarroi existentiel se manifeste différemment selon que l'on vive et meure à proximité des rafraîchissantes atmosphères océaniques ou que l'on vienne au monde pour toujours au pied du Vieux Rocher constantinois. Dans les deux cas, la facture, comme diraient les « psys » de la mal-vie, est mortifère chez ces derniers alors qu'elle se soigne à l'eau de mer pour les premiers. C'est dire que jamais « conspiration » de la nature n'a pu, par le passé, mettre à genoux des populations habituellement adaptées aux attaques solaires quand les privilégiés du littoral les redoutent tant, qu'ils les compensent par les baignades. Certes, les bouseux assujettis à l'exploitation de la glèbe des campagnes environnantes s'entêtent dans leur sédentarité, mais ce n'est pas le cas de ce demi-million de citadins constantinois qui, depuis ce 15 août (date de la libération officielle des baignades), sont devenus des fuyards, enchantés de quitter, pour quelques heures, le soleil vertical du Rocher et retrouver tout simplement le rafraîchissant iode marin.Une sorte de relations ancestrales entre la mer et Constantine mais qui a pris, cette fois-ci, des allures de refuge pour s'abriter de l'infernale terre laissée derrière soi. C'est dire que survivre en août dans un confinement sanitaire relevait de l'incarcération dans une bastille de l'oubli. À présent, l'appel à l'évasion a perdu le sens que lui donnaient joliment les prospectus touristiques. Il évoque désormais le désir indicible d'échapper à l'étouffant internement. Et si Skikda venait régulièrement à l'esprit de tous les Constantinois, ce n'était pas par choix délibéré mais par nécessité première. Celle d'avoir été, et même de le demeurer, comme une retraite contre la mortelle canicule. Et pour cause, on ne choisit pas de se rendre dans ces rivages mais de s'y « retirer » momentanément comme il se dirait à propos d'un « effacement» quelque part dans la résidence secondaire !
À ce propos, les géographes et surtout les mémorialistes eurent souvent la précision et l'évocation littéraire peu illustratives. Eux, dont les savoirs consistant, soit à mesurer les distances, ou à entretenir la légende, ignorèrent, cependant, l'illusion magique qui réussit, à tous les coups, en mettant en phase un « ici » et un « ailleurs ». Pourtant, certaines villes désignées par la géographie de cités continentales ne respirent, en fait, que par les bronches océanes. À l'inverse, il en est d'autres dont l'intimité marine n'a guère remodelé les réflexes qui caractérisent sa population et les strates qui les ont composées au fil des époques.
Ce sont donc ces indications qui nous ramènent à l'originalité relative caractérisant Constantine. Est-elle ou non une ville solidement terrienne ' Pour y répondre, il suffit d'évoquer les vieux pèlerinages marins qui faisaient partie de ses traditions plusieurs siècles auparavant. Bien que toutes les cartes routières la relèguent à 80 bornes des rivages, cela ne change pourtant rien aux habitudes de sa population qui cultive, à ce jour, un goût immodéré pour les étendues liquéfiées. Une coutume que les chroniqueurs arabes de l'âge d'or avaient souligné sa posture aérienne et supposèrent qu'elle était la cousine germaine d'un « ailleurs marin ». Parmi eux, le voyageur El Bakri parlait d'elle en termes éthérés et il prétendait avoir pu, personnellement, « humer des effluves marins dans ses murs ». Nous voilà, par conséquent, dans un arpentage d'une originalité incertaine, celle qui aurait recours au « sens de l'odorat » pour revisiter la roche de cette cité mythique ! En lui forgeant un tutoiement ancien avec l'océan, il ne reste à présent que les ataviques réflexes de la population. Ce qui fait que les Constantinois ne s'y rendent pas uniquement dans la proche « mare nostrum » afin d'atténuer les méfaits solaires. Car la mer se visitait, il y a quelques générations de cela, comme une sorte d'allégeance païenne encore présente chez les derniers pans d'une urbanité de plus en plus menacée. Une sorte de prolongement mythique, voire mystique du culte des saints tutélaires que l'on souhaitait honorer. En effet, les Constantinoises qui s'y rendaient, en famille bien sûr, faisaient cérémonieusement leurs ablutions en puisant dans l'eau de mer. À partir d'un rituel immuable, elles ramenaient également des flacons de son eau à la fin de leur séjour. Talisman de jouvence et promesses d'un retour futur, le rite constituait la double signification de cette révérence à la mer. De nos jours, cette cérémonieuse fusion avec l'océan est certes tombée en désuétude et plus personne ne songe évidemment à la ressusciter. Mais la passion marine, elle, est demeurée intacte.
Constantine, qui s'y est attachée, le plus simplement du monde, a fait en sorte que Skikda soit également son bastingage. Hélas, le temps passant, elle a de plus en plus de difficultés à s'y rendre en masse et pour de longs séjours. À l'origine, Skikda était la destination des petites gens aux modestes bourses, devenue ces dernières années inaccessible tant la misère est perceptible dans la majorité des familles. C'est pourquoi, s'extraire pour quelques jours ou même pour quelques heures à l'enfer du Rocher en se rendant à Rusicada n'appartient à présent qu'aux privilégiés motorisés.
Face à une situation pénalisante et faute donc de migrations positives au bénéfice des marmots orphelins dont le seul mirage estival se fête dans les marigots infectieux, la puissance publique (APC, jeunesse et sports, etc.) devient de fait coupable par « indifférence ». En effet, ces bronzés du macadam que l'on ignore et dont même le virus pandémique épargne en raison de leur jeune âge, seront fatalement rattrapés par la camarde quand ils récolteront les pires pestes de leur baignade ! Comme quoi, si à Constantine les enfants sont vaccinés naturellement contre la petite bête, certains d'entre eux seront crucifiés pour leur condition sociale.
B. H.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Boubakeur Hamidechi
Source : www.lesoirdalgerie.com