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«L'Algérie a gagné la guerre de l'image» Marie Chominot, chercheuse spécialiste de la photographie de guerre



«L'Algérie a gagné la guerre de l'image»                                    Marie Chominot, chercheuse spécialiste de la photographie de guerre
Photo : Riad
Entretien réalisé par
Wafia Sifouane

La Tribune : Vous avez présenté une conférence intitulée «Guerre par l'image» qui s'intéresse à la guerre algérienne et le pouvoir des photographies de l'époque, comment avez-vous procédé dans vos recherches '
Marie Chominot : J'ai fait une thèse d'histoire contemporaine qui porte sur les pratiques et usages de la photographie durant la guerre d'indépendance algérienne. La particularité de ce travail a été de faire un choix dès le départ, étudier les pratiques et les usages dans les deux camps. Ce que cette double approche m'a permis de relever c'est que cette guerre de l'image était une guerre inégalitaire, en terme de production, mais pas du tout en terme de diffusion et d'impact sur l'opinion internationale qui est une des scènes où s'est jouée la conclusion de la guerre.

Vous vouliez dire que la France est actuellement détentrice d'un grand nombre d'images d'archives relatives à la guerre '
En France, il y a des centaines de milliers d'images qui ont été produites durant la guerre, principalement par l'armée française qui avait un service spécialisé et qui compte un grand nombre de photographes. Ces images sont aujourd'hui très accessibles, elles sont connues et régulièrement publiées dans des livres et des documentaires. Par ailleurs, j'ai pu également exploiter les archives de photographes amateurs ou plus précisément de photographes professionnels qui ont exercé leur métier en Algérie de manière officieuse.
Contrairement aux photographes qui faisaient partie du service militaire, ces gens-là étaient des appelés du contingent qui se sont retrouvés à faire leur travail clandestinement.

C'est le cas du correspondant de la chaîne américaine Fox que vous avez évoqué dans votre communication '
Le correspondant de la chaîne Fox est un civil, un Français d'Algérie qui travaillait à la fois pour la Fox et pour Gaumont. Et c'est en tant que civil qu'il s'est rendu à Constantine, pour la couverture officielle de la visite du gouverneur général à l'hôpital de Constantine pour rendre visite aux soldats blessés après l'insurrection du 20 août 1955. Profitant de l'escorte militaire, le journaliste s'est déplacé un peu plus au sud, à Aïn Abid là où il a pu témoigner et prendre en photo l'exécution de trois civils algériens par les CRS français. Le journaliste était accompagné aussi du cameraman de la chaîne CBS. Ces photographies là ont par la suite fait le tour du monde avant d'être censurés en France et elles ont beaucoup marqué l'opinion publique.

Vous avez déclaré que l'Algérie à gagné la guerre de l'image par la forte diffusion du peu qu'elle avait en sa possession, comment expliquez-vous cela face au manque de moyens de l'époque '
Concernant la diffusion, je dirais que très tôt la délégation extérieure du FLN s'est préoccupée d'agir sur le terrain de l'information et de la diplomatie (les deux vont de pair). Ils ont pris conscience de l'impact de l'information et du fait que la France était entrain de mettre en place une immense machine médiatique à qui il fallait vite rendre des coups sur le terrain. En 1957, le bureau du FLN à New York devient très actif, en 1956, il y a un service d'information tout aussi actif. Déja à Tétouane et d'autres régions avant d'être tous regroupés à Tunis. Bien avant la constitution du Gpra, l'opinion internationale est bombardée par un grand nombre de documents, livrets et images relatives à la guerre d'Algérie dont «the black paper of frensh oppression in algeria» édité par le MNA et qui est le premier document. Une fois que le Gpra est créé, l'activité d'information est rassemblée sous l'égide du ministère de l'Information qui l'a confiée à Mohamed Yazid, ancien responsable du bureau du FLN à New York et là l'activité devient importante. Par rapport à la diffusion de l'information, le FLN compte principalement sur le support papier. Les publications sont distribuées à la fois dans l'ensemble des pays du monde par l'intermédiaire des bureaux du FLN installés un peu partout et aussi grâce aux réseaux de soutien à la guerre algérienne (associations). Mais le plus gros volet de diffusion est assuré par le bureau du FLN à New York qui disposait d'un budget très important et qui fonctionnait comme une véritable agence de presse et de pub très inspirée du modèle américain pour faire du lobbying et faire diffuser ses documents.

Vous avez beaucoup parlé de la photographie, qu'en est-il du support filmé '
La chronologie de l'utilisation du film est venue tardivement vu le manque de moyens du FLN. En effet, le FLN au Maroc a pris contact avec deux reporters américains dont un caméraman, qu'ils ont fait entrer clandestinement en wilaya 5, et au fur et à mesure que les bobines étaient tournées, elles sont transportées à dos d'âne vers le Maroc et c'est là qu'elles prenaient leur envol vers le bureau d'information de New York pour passer à la télévision américaine. Par la suite le FLN a agi en interne en créant au sein du ministère de l'Information un service de photographies et un service de cinéma pour une production autonome. On retrouve le pionnier Djamel Chanderli suivi de René Vautier et Pierre Clément. Mais après l'arrestation par l'armée française de Pierre Clément en wilaya 1, le Gpra a cessé d'envoyer ses caméramen à l'intérieur du pays et a préféré les envoyer filmer les réfugiés aux frontières.

Pensez-vous que la guerre d'indépendance a marqué le cinéma algérien '
En tant que cinéphile je dirais que la guerre a beaucoup marqué le cinéma algérien car c'est un secteur qui n'existait pas avant. Cela a beaucoup imposé durant des années pleines de thématiques autour de la guerre. Il a fallu par la suite attendre le film «Omar Gatlato» de Merzak Allouache pour voir une autre facette du cinéma algérien et de la société qui n'est pas tourné vers le passé.

De nos jours et avec l'avance technologique, nous assistons à un véritable matraquage médiatique par l'image, pensez vous que cela joue en défaveur de ce qui se passe dans le monde (révolution, guerre) en banalisant les faits'
Si l'Algérie a gagné la guerre de l'image c'est aussi par la rareté des images qui venaient de leur côté. Elles étaient considérées comme des scoops et avaient un grand impact sur les gens. Ces images étaient fortes et réalistes. A l'inverse, du côté français qui essayait d'imposer un monopole de la production d'images (réservé seulement aux militaires) en empêchant l'accès aux photographes étrangers et en distribuant seulement les images que la France avait sélectionné (il y a eu tellement d'images soumises à la censure) qu'il ne lui reste pas de photo de la guerre. On a beau regarder les centaines de milliers d'images produites par l'armée française qu'on a
l'impression qu'elles se ressemblent toutes, cela a complètement anesthésié la perception des gens. C'est la même chose que je constate aujourd'hui avec l'évolution des médias, les gens sont constamment bombardés et matraqués d'images sur ce qui se passe dans le monde (vidéos, images) qu'on n'a plus le temps de s'arrêter sur ce que l'on voit et prendre le temps de constater réellement les faits.
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