Photo : Riad
Propos recueillis par
Badiâa Amarni
La Tribune : Pourriez-vous d'abord nous parler de votre intérêt à l'histoire '
Mme Ali Benali Zineb : Je suis professeur de littérature, je m'intéresse aux littératures francophones qui s'écrivent mais également à la littérature orale, parce que tout ce que font les femmes m'intéresse notamment la façon dont elles racontent le monde, et leur vision du monde, la guerre, les chants etc. Je travaille aussi bien sûr sur un corpus en arabe qu'en chaoui. Et là ce que j'ai choisi de présenter c'est la lutte de libération, du côté des femmes, avec une question théorique du genre, c'est-à-dire les rapports inégaux entre hommes et femmes, avec une question de méthode c'est comment écrire le monde, l'oubli, la perte. C'est-à-dire que les femmes n'ont pas la même place que les hommes dans l'histoire et comment essayer d'aller contre ça' Donc j'ai fait un développement théorique et j'ai pris ensuite deux exemples de moudjahidate. Je suis partie d'une question d'une moudjahida qui m'a dit que reste-t-il de moi ' Et ce terrible que reste-t-il de moi ' cela veut dire qu'elle fait le bilan à partir de maintenant sur le passé et, en fait, dans le constat il y a peut être une perte. L'autre exemple que j'ai pris ce sont les femmes harkis. Les harkis sont aussi les perdants de la guerre, surtout de notre côté. Il y a eu dans un petit village rural qui s'appelait Katina, dans le département de Constantine, des femmes organisée en harka, ça a duré un an et demi, de 1959 à 1961, après elles ont été éliminées. Donc, elles sont perdantes de la guerre, ça c'est clair, ce sont les traitresses, et tout ce qu'on voudra, mais moi ce qui m'intéresse, et en m'interrogeant sur l'itinéraire des femmes dans la guerre, c'est qu'est ce qui a fait que ces femmes sont allées là dedans ' Qu'est-ce qui fait qu'elles se sont senties concernées ' Et quand je regarde leurs photos je vois des femmes avec des vêtements un peu hétéroclites. Elles peuvent avoir l'uniforme militair français, elles peuvent avoir une arme et elles ont les signes de la ruralité, des foulards, des tatouages. Et la façon qu'ont ces femmes sur les photos est intéressante, elles sont là, elles sont tendues, elles peuvent regarder ceux qui les regardent ou elles peuvent ne pas les regarder. Voilà, tout ça moi ça me parle et j'essaye de faire parler, et je me dis comment je peux construire une démarche d'écriture qui ne me fera pas rater les femmes de Katina' C'est ces itinéraires de femmes qui m'intéressent et qui ont fait bousculer le destin.
Vous avez évoqué les cas de femmes violées '
Il y a eu des viols de femmes. Je le sais par des entretiens, par des confidences très rapides faites par des femmes ou par des entretiens que des historiens sont en train de mener, qu'il y a eu des viols du côté du FLN et moi je sais par exemple que dans la région des Chaouia il y a eu dès le début des exécutions et des condamnations pour les violer ; mais ça ne veut pas dire les éliminer. Dans le journal de Mouloud Feraoun il évoque des femmes qui sont plus ou moins violées, on va dire des femmes de confort qui sont du côté du FLN et du côté des Français et qui sont exécutées, qui sont égorgées, etc. C'est là une vérité de l'histoire dont on ne parle pas et qu'il faut évoquer. Tout homme armé dans un contexte de violence est un violeur en puissance. C'est une vérité un peu à l'emporte pièce mais je crois qu'il faut en parler, et c'est les rapports de genre de la violence et de l'inégalité qui permettent de penser cela. Donc finalement l'image idyllique de la guerre de libération ne tient pas là. Et cela ne réduit pas pour autant ce rôle formidable d'un peuple qui a osé mettre dehors la quatrième armée du monde de l'époque. Mais il faut aussi qu'on regarde nos erreurs, nos fautes, essayer d'en parler et bien sûr de l'inscrire dans l'histoire. Le viol des femmes par les gens de l'ALN ça a existé, ça ne diminue pas l'élan formidable du FLN, ça ne diminue pas la lutte, bien au contraire, mais il faut dire qu'il y a eu des erreurs, des bêtises, des fautes et des crimes.
Quel regard portez-vous sur l'écriture de l'histoire en Algérie '
Pendant longtemps, il y a eu une sorte presque de figement de cette histoire en ce sens que le travail des historiens n'était pas visible. Maintenant il commence à être visible. Moi je crois qu'il y a une historiographie algérienne très intéressante. Quand je dis algérienne, elle est écrite par les Algériens, et par les historiens du monde entier aussi bien en France, qu'aux Etats-Unis, qu'en Allemagne, en Italie etc. Cette historiographie existe et c'est une historiographie d'enquête, qui se veut aussi rigoureuse que possible. Ce qui manque c'est la médiation, c'est l'enseignement dans le primaire, et le secondaire qui est actuellement catastrophique. Ça reste à faire. Ce qui est formidable aussi c'est l'édition. Il y a énormément de mémoires, de gens qui racontent leur histoire, et ça c'est important, ça met à la disposition des historiens mais également des gens comme vous et moi, les mémoires des gens qui ont été acteurs dans l'histoire. Ce n'est pas suffisant mais c'est déjà un grand pas. Et surtout il faut faire vite. Le travail d'archivage, de collecte des témoignages, et de documents est très important, il se fait de façon massive mais il faudrait que les historiens soient plus nombreux là-dessus.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : B A
Source : www.latribune-online.com