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DEUX BEYS EN AVANCE SUR LEUR ÉPOQUE DE DJILALI SARI



DEUX BEYS EN AVANCE SUR LEUR ÉPOQUE DE DJILALI SARI
Avec un titre hautement évocateur, le dernier livre de Djilali Sari projette une lumière nouvelle sur deux importants personnages de l'histoire de l'Algérie.'autrement dit, deux grandes figures revisitées selon une vision historique innovatrice, dans un ouvrage destiné au grand public.Salah Bey (1725-1792) et Hadj Ahmed Bey (1784-1850) appartiennent à la mémoire collective et leur notoriété est légitimement revendiquée par la ville de Constantine.'il reste que beaucoup de travail historique reste à faire concernant ce pan extrêmement important de l'histoire.'justement, Djilali Sari est un chercheur qui, depuis toujours, veut contribuer à structurer un récit national de l'Algérie tout en comblant la carence.'cette fois encore, il fait une halte à Constantine (après Les mémoires de Hadj Ahmed Bey, un livre publié, en 2015, aux éditions Anep) et il donne à lire un essai dans lequel il rend plus intelligibles, pour le lecteur, ces deux monuments historiques.'comme il le souligne dans la problématique, ce sont «deux beys ayant marqué profondément, chacun d'eux à sa manière, les cinq dernières décennies de la longue période d'allégeance ottomane, au demeurant peu étudiée jusqu'à présent. A plus d'un titre, deux expériences riches d'enseignement, bien qu'elles soient séparées par un intervalle de 34 ans déconcertants avec une succession saccadée de dix-huit beys dont certains n'ont été nommés que pour quelques mois, voire quelques journées ensanglantées...».Dans cet essai, Djilali Sari appréhende (naturellement) l'histoire comme une science du changement, avec tout ce qu'elle englobe comme complexité, profondeur et nuances imperceptibles.'le regard moderne du chercheur s'attarde sur les faits et les évènements, les vérifie, les soumet à une lecture critique.'le but ultime étant d'approcher la vérité de l'histoire — dans sa version algérienne —, l'auteur fixe lui-même les règles du jeu, impose son rythme et sa propre vision, quitte à faire preuve d'inventivité lorsque les documents historiques manquent.'tout cela en se conformant aux exigences de la rigueur analytique et de l'exploitation critique des sources. L'autre mérite de Djilali Sari, c'est de donner à lire une recherche académique (avec ce que cela implique comme réflexions d'ordre méthodologique ou théorique) qui fait la part belle à une histoire explicative, accessible au large lectorat.'résultat, un livre qui dévoile un peu plus des vérités jusque-là restées encore floues, notamment en ce qui concerne la résistance de Hadj Ahmed Bey ou les talents d'innovateur de Salah Bey et son apport à la ville de Constantine.L'antique Cirta.'les différentes périodes de son histoire, ses particularités.'une cité de résistance et de civilisation.'et c'est dans l'intelligence de l'histoire de Constantine que Djilali Sari a puisé son récit consacré aux «deux beys en avance sur leur époque», offrant ainsi au lecteur un ouvrage riche de connaissances et d'enseignements. L'auteur commence par planter le décor, par petites touches, avec les rappels historiques idoines pour bien déblayer le terrain et mieux mettre en scène les personnages, les dates et les évènements qui vont peupler les deux parties du livre.'au départ (avant-propos), «la chute du dernier Etat andalou, en 1492, en l'occurrence les Nasrides de Grenade, a sonné le glas des Etats post-almohades».'quelques années seulement après cette date, «l'Espagne s'est rendue maîtresse des principaux sites stratégiques du littoral» algérien (Oran, Béjaà'a, le Penon d'Alger...).Pour faire face à la menace des Espagnols, les populations du «Maghreb médian» sollicitent l'aide de la puissance ottomane.'cela se concrétise «en 1516, par l'appel des Algérois à Kheireddine, ultime étape, préfigurant l'avènement de la Régence d'Alger, mettant ainsi fin à toute autre agression, après la vaine tentative de Diego de Vera contre Alger qui s'est soldée par un désastre le 30 septembre 1516».Pour l'auteur, «une page est tournée» et, «désormais, jusqu'au 5 juillet 1830, durant un peu plus de trois siècles, le Maghreb médian passe à ''l'heure ottomane (...).'de fait, une allégeance à l'origine d'une polarisation du littoral tout en ayant subi nombre de canonnades bien après la débâcle retentissante essuyée par Charles Quint en 1541».'djilali Sari survole rapidement cette période de l'histoire de l'Algérie, puis souligne, d'emblée, dans l'introduction : «Des trois beylicats constituant la Régence d'Alger, dépendance nominale de l'Empire ottoman, c'est bien celui de Constantine qui a été le seul au rendez-vous de l'histoire, du reste en s'y préparant, dès 1826, date d'investiture de son dernier bey, Hadj Ahmed Bey.» 'en prélude à la première partie («Salah Bey (1771-1792)»), les textes préliminaires et explicatifs montrent qu'à travers les différentes périodes de son histoire, Constantine fut une ville «pluriethnique», «pluriculturelle» et de la résistance.Après avoir rappelé «les données géo-historiques» particulières qui caractérisent «le site hautement stratégique de Constantine» (problématique générale), l'auteur peut maintenant ouvrir la perspective qui préside à l'examen des «deux expériences différentes en avance sur leur époque», tout en précisant certaines réflexions d'ordre méthodologique (recherche et exploitation critique des sources, nécessité de faire preuve d'inventivité «pour suppléer au manque de documentation relative à l'époque ottomane»). Et Djilali Sari de raconter Salah Bey, «l'innovateur et le réformateur de l'éducation de base» ; mais toujours avec ce regard lucide sur le passé, pour ne pas mythifier l'histoire.'le lecteur prend alors un réel plaisir à revisiter le parcours et les réalisations de cette grande figure constantinoise, dont la «légende a traversé aussi bien la fin de son siècle que le siècle suivant, de Constantine à Tlemcen, précisément pour motiver et inciter les générations montantes à s'approprier le patrimoine qu'il a légué à la postérité».'bref, retour sur l'itinéraire de celui qui était passé «de l'anonymat à la consécration».'salah Bey est né à Smyrne (Izmir, en Turquie) vers 1725.'a l'âge de 16 ans, il s'expatrie à Alger où il s'engage dans les rangs de la milice.'il se retrouve ensuite en garnison, à Constantine.'grâce à ce transfert providentiel, il saura accomplir de brillantes missions, en particulier sous le règne (1756-1771) du bey Ahmed El Kolli dont il a épousé la fille.'le jeune homme est nommé caà'd des Haracta, puis khalifa du bey, c'est-à-dire «la responsabilité la plus élevée».'a la mort de son beau-père, terrassé par la maladie, il est désigné bey de Constantine par le dey d'Alger.Et c'est sous le règne de Salah Bey (1771-1792) que la ville chef-lieu du beylicat allait être restructurée : édification de monuments (mosquées et médersas, dont les mosquées de Sidi Lakhdar et Sidi Kettani), aménagement d'un quartier neuf (Chara) réservé à la population juive, réhabilitation du pont d'El Kantara, etc.'en plus d'innover en matière d'urbanisme et d'enseignement, Salah Bey s'est consacré au développement de l'agriculture (mise en valeur intensive des terres, extension de l'arboriculture, introduction des rizières et de l'horticulture, développement de la céréaliculture).'de même qu'il s'est attelé à l'amélioration de la gestion des affaires publiques et du fonds des habous, au développement des échanges... Le vendredi 17 août 1792, Salah Bey meurt tragiquement, victime d'un complot.?«La destitution de Salah Bey s'est noyée dans un bain de sang, le bey éclairé, le bey en avance sur son époque, à l'origine d'un processus de transformations continu à retombées socioéconomiques et culturelles indéniables. Sans précédent !» écrit l'auteur. Cette destitution tragiquement vécue a été immortalisée par la chanson Galou el Arab?(les Arabes ont dit), reproduite ici en français et commentée par Djilali Sari.?«L'une des œuvres maîtresses de notre patrimoine musical» est suivie de l'autre chanson, celle-là «datée de 1802» et «empruntée au cheikh Belkacem Er Rahmouni El Hadad».'ce chant transcrit dans les deux langues (arabe et français), peint «le poignant tableau de Constantine durement confrontée à la fois à la paupérisation et au surpeuplement.'la ville est méconnaissable ! La ville de l'après-immédiat de Salah Bey, non celle qu'il a rendue non seulement prospère, mais aussi et surtout sécurisée où régnaient la justice et l'équité.'présentement, elle n'est autre que celle de tous les maux et fléaux sociaux».'l'anarchie et la destabilisation chronique vont durer «jusqu'en 1826, année d'investiture du dernier bey, Hadj Ahmed Bey».Dans la deuxième patrie du livre («Hadj Ahmed Bey, le stratège génial ayant infligé à l'armée d'Afrique ''la consommation d'officiers proportionnellement la plus forte que dans toute autre armée »), Djilali Sari théorise une histoire qui accorde la priorité à l'analyse et à la causalité.'mieux encore, le volet consacré à Hadj Ahmed Bey est l'occasion, pour l'auteur, de donner son point de vue sur le dernier bey, sur ce qui est algérien, sur la résistance... Cela s'appelle produire l'histoire d'une façon courageuse.'dès les premières pages, l'historien fait le lien entre le destin de l'homme (qui «s'assume pleinement dès la première bataille de Staouéli intervenue le 14 juin 1830») et le destin de l'Algérie.'relations et corrélations humaines, données sociologiques, psychologiques et anthropologiques sont soulignées pour expliquer comment et pourquoi «Hadj Ahmed Bey, le seul coulougli nommé bey», ait pu être «àla hauteur de ses responsabilités», en plus des motivations liées aux fonctions qu'il avait exercées avant son investiture.'le seul, selon l'auteur, «àêtre au rendez-vous de l'histoire, dès qu'il a appris la reddition du dey, la veille du 5 juillet 1830».'cette passionnante deuxième partie jette un nouvel éclairage sur cette autre «expérience exceptionnelle».'la réorganisation du beylicat, le rejet de toute sujétion et allégeance, l'institutionnalisation d'insignes de souveraineté (adoption du titre de pacha, drapeau, frappe de monnaie, internationalisation de la cause), les deux expéditions (bataille) de Constantine, la poursuite de la résistance, le dernier séjour à Alger, les mémoires de Hadj Ahmed Bey, etc.«Un homme est la somme de ses actes, de ce qu'il a fait, de ce qu'il peut faire» : le mot d'André Malraux résume parfaitement les deux beys d'exception.'dans les documents en annexes, l'auteur a accordé un intérêt particulier à Piri Reis, le célèbre cartographe ottoman ; de même qu'il y reproduit des extraits des mémoires de Hadj Ahmed Bey ainsi que la pétition adressée au Parlement britannique.Hocine TamouDjilali Sari Deux beys en avance sur leur temps, éditions Anep, Alger 2016, 206 pages.
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