Constantine - AGRICULTURE

Constantine - Ahmed Lamour, 50 ans d’apiculture: Le miel et les abeilles, un fabuleux destin

Constantine - Ahmed Lamour, 50 ans d’apiculture: Le miel et les abeilles, un fabuleux destin


«C’était un jour de mars 1970, quand j’ai fait mes débuts au sein de l’établissement Benabderrahmene, très célèbre dans le domaine de l’apiculture à Constantine; j’avais à peine 18 ans et j’ai commencé à m’initier au monde merveilleux des abeilles», révèle-t-il, avec une certaine nostalgie.

Cette date marquera le début d’un fabuleux parcours, dont il nous a raconté les moindres péripéties, en nous accueillant chez lui à l’ombre d’un chêne. Originaire de la région d’Ouled Hebaba, dans la wilaya de Skikda, Ahmed Lamour, né en 1952, grandit à Constantine où sa famille s’y est installée, alors qu’il avait trois ans.

C’est grâce à son père Ali, apiculteur lui aussi de longue date, que le jeune Ahmed est introduit chez les Benabderrahmene. Il aura pour formateur Jean Brest, un Français chevronné originaire d’Aix-en-Provence, qui lui apprend les rudiments du métier, mais aussi les secrets du monde des abeilles.

Le jeune débutant, qui se passionne pour cette activité, garde encore les souvenirs de ses premières ruches comme apprenti.

«J’ai commencé en 1970 avec trois ruches que j’ai récupérées parmi le matériel usagé dont on s’était débarrassé à l’époque; une fois montées, je les ai placées dans le balcon de notre appartement à la cité Emir Abdelkader (ex-Faubourg Lamy) à Constantine; des ruches qui seront vite occupées par des essaims d’abeilles à ma grande joie; heureux de cette belle visite des abeilles chez moi, j’avais décidé de ne pas les garder dans le balcon et je les avais installées juste après chez un voisin qui avait un jardin dans le quartier et c’est comme cela que j’ai fait mes premiers pas dans l’apiculture», déclare Ahmed Lamour.

Notre apiculteur reconnaît encore le mérite qui revient à Jean Brest dans sa formation de base.

«C’était un brave homme qui aimait beaucoup Constantine au point de décider de s’y installer avec sa famille; il y restera jusqu’à son décès en 1978. Il était animé d’une bonne volonté et nous avait donné cette passion du métier; il était un modèle pour nous», témoigne Ahmed Lamour.

Ce dernier entamera en 1974 sa vraie formation avec l’ouverture du premier Institut d’apiculture dans la zone de Chaâb Errsas à Constantine sur initiative du défunt Jean Carbonare, un grand militant de la décolonisation, grand ami de l’Algérie, qui avait mené de nombreux projets de développement après l’indépendance.

. La belle époque des années 70-80’

L’institut sera rattaché à l’université de Constantine qui avait pour recteur à l’époque le regretté Abdelhak Bererhi, ancien ministre de l’Enseignement supérieur.

«C’était une période formidable; nous étions huit jeunes motivés et ambitieux à suivre une formation continue de 22 mois avec 500 ruches ramenées de Boumerdès; nous suivions des cours tous les jours, avec des séances pratiques, et nous avions même un salaire. Au fil des mois, nous avions pu développer 1.100 ruches», témoigne Ammi Ahmed.

L’enseignement à l’Institut d’apiculture de Chaâb Erssas avait tout ce qu’il faut pour donner une formation solide aux futurs techniciens.

«On avait l’avantage d’avoir de bons formateurs, mais aussi celui de faire des recherches qui nous ont amenés à étudier la qualité du miel et le rendement des plantes dans les régions vers lesquelles on déplaçait les ruches, comme nous l’avions fait pour les régions de Souk Naâmane, Aïn Kercha et Meskiana dans la wilaya d’Oum El Bouaghi, entre autres; on avait même un projet d’étudier le rendement des ruches dans le Sahara, mais il n’a pas été mené jusqu’au bout», poursuit Ahmed Lamour.

Animé de cette volonté d’apprendre encore et de maîtriser les techniques enseignées durant sa période de formation, notre jeune apiculteur «fabrique» en 1974 son propre extracteur de miel d’une manière artisanale, alors qu’il avait à peine 22 ans.

«J’ai donné à un soudeur tous les détails du mécanisme de cet extracteur de miel à manivelle fabriqué avec un fût d’huile et autres accessoires ; c’était le premier dans ma carrière d’apiculteur; j’étais très heureux de l’avoir réalisé», dira-t-il avec fierté.

En 1979, il ne tardera pas tout de même à acheter son premier vrai extracteur de miel à 24 cadres à la coopérative apicole de Kherrata pour 6.000 DA.

«Durant la même année, j’ai pu acquérir une Peugeot 403 bâchée, avec laquelle je commençais avec mon père à faire la transhumance des ruches vers les régions de Skikda, Azzaba, El Kala et autres; c’était le début d’une étape importante dans ma carrière d’apiculteur», révèle-t-il.

. Un métier en déclin

Du haut de ses 68 ans, et une expérience de 50 ans dans sa spécialité, Ahmed Lamour, le visage et les mains cuivrés par le soleil, est l’un des plus anciens apiculteurs en Algérie. Un fait remarquable en ces temps de déclin de ce métier, où les vrais professionnels sont désormais des oiseaux rares. Gardant toujours son calme et sa sincérité, Ammi Ahmed n’a rien perdu de son dynamisme, sa ferveur mais surtout sa disponibilité quand il est toujours prêt à aider et prêter assistance et conseils aux apiculteurs débutants.

Comme l’abeille, il est toujours l’infatigable travailleur à la recherche d’un produit de qualité en faisant des centaines de kilomètres pour la transhumance, sans se lasser d’explorer encore le monde de l’abeille, dont les spécialistes ne cessent de découvrir.

«J’ai toujours pratiqué ce métier avec amour et dévouement et j’ai beaucoup appris avec les anciens; j’ai étudié et pratiqué durant des décennies, mais je dis toujours que le monde de l’abeille est encore très vaste, et on ne cessera pas d’apprendre; ce que je conseille toujours aux jeunes, c’est d’aimer ce métier et le pratiquer avec passion et honnêteté sans chercher l’argent et le gain rapide, car la réussite viendra avec le temps; pour ma part, j’ai aidé beaucoup de gens et j’ai transmis mon savoir-faire à mes deux fils qui peuvent compter sur eux-mêmes et poursuivre leur chemin», déclare-t-il. Ahmed Lamour regrette que l’apiculture en Algérie soit «infestée» d’intrus et d’opportunistes à la recherche du lucratif aux dépens de la santé des consommateurs.

Il y a plus de commerçants que de producteurs.

«L’apiculture en Algérie est menacée par les importateurs du miel ramené de la Chine, qui ne représente en réalité que 2% de miel et le reste n’est que du sucre. Ce produit a fait des ravages, causant aussi des dommages pour les vrais apiculteurs à cause de cette concurrence déloyale, car on propose un miel à bas prix, mais qui n’a aucune qualité par rapport à celui produit localement», déplore-t-il.

«Depuis 1984, l’apiculture connaît un déclin inquiétant. Le miel n’est plus le même, alors que le rendement par ruche ne cesse de régresser. En plus des conséquences de la pollution et des pesticides qui nous causent d’énormes pertes en abeilles, nous trouvons des difficultés pour faire la transhumance suite aux exigences des propriétaires terriens alors qu’ailleurs, les arboriculteurs paient les apiculteurs pour installer des ruches dans leurs jardins», poursuit-il.

Ahmed Lamour appelle l’Etat à mettre en place un laboratoire qui délivre les certificats de la qualité du miel pour débusquer les tricheurs et à aider les apiculteurs, mais aussi profiter de l’expérience des anciens pour assurer une «vraie» formation aux jeunes qui doit s’étaler sur au moins deux ans de théorie et de pratique, et ne pas se contenter de stages de quelques semaines voués à l’échec.

«On ne deviendra jamais un vrai apiculteur en travaillant au programme», conclut-il.



Photo: Ahmed Lamour, apiculteur, devant ses ruches

S. Arslan
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