Plongée nocturne dans les bas-fonds
Constantine devait être la troisième étape de la grande opération d?assainissement engagée depuis dix jours contre les milieux du banditisme et de la délinquance. Après El Khroub et la nouvelle ville Ali Mendjeli, les forces combinées de la police et de la gendarmerie ont pris d?assaut, dimanche soir, les quartiers chauds de la ville. Collé aux talons des agents d?intervention, nous avons vécu une immersion plus que stimulante dans les bas-fonds de Oued El Had. A bord du 783, un 4x4 Patrol rescapé de la guerre contre le terrorisme, nous nous dirigeons, suivis par un autre véhicule, vers le secteur désigné pour la balayage de haut en bas en commençant par la cité La Bum. Il est 18h30. A peine nos pieds à terre, voilà qu?un petit groupe de jeunes planqués derrière un rocher à 20 mètres est interpellé. La fouille permet de trouver des morceaux de kif. Ils seront tous embarqués malgré la résistance de l?un d?eux, connu et fiché chez les services comme étant un dealer. Quelques mètres plus loin, une « tabla » de cigarettes placée sur un fût est fouillée minutieusement à la recherche de la marchandise prohibée. Les dealers utilisent, en effet, ces petits commerces pour en faire des points de vente au détail de la drogue et des médicaments psychotropes. La scène attire une foule grandissante formée de badauds qui résistent curieusement aux ordres de dispersion et aux menaces des agents en uniforme. Devant le véhicule, la mère de l?une des personnes interpellées vient verser sa colère, non pas sur les policiers, mais sur son propre fils. « Cheh fik, lui lancera-t-elle, tu l?as bien mérité (en français) ». Triste image d?une société en perte de repères et déchirée par la violence et les rapports de domination érigés comme seul langage. D?autres jeunes sont interpellés pour une vérification d?identité. Des bus qui montent sont stoppés à la recherche de suspects. Il n?y a pas grand-chose. La chasse n?est pas intéressante ici. L?officier décide alors de plonger dans les bidonvilles où se réfugient des délinquants et des criminels connus. Les véhicules se dirigent séparément dans la descente en direction du bidonville Serkina. En bons connaisseurs du secteur, les éléments de l?arrondissement Daksi s?activent et interpellent les jeunes en quête de précieuses informations. A pied, on s?engage sur un terrain accidenté entre les maisons de fortune érigées à l?époque de la « baladia islamia ». Le spectacle est saisissant par la force des images de ce no man?s land relié à la civilisation uniquement par l?électricité et ses câbles qui forment une toile d?araignée au-dessus des toits. Il est d?autant plus incroyable du fait de l?immensité du bidonville qui se prolonge dans le lit de l?oued en rejoignant les cités Meskine, Djaballah et Oued El Had. La population forme une microsociété fermée sur elle-même et régie par ses propres codes et m?urs. Ici, l?Etat est persona non grata et la délinquance y trouve un milieu naturel. En cours de route, on traverse les locaux du fameux centre de l?artisanat. Projet boiteux et fumant réalisé par l?APC, dominée à l?époque par le RND et qui se trouve aujourd?hui abandonnée à 90% alors que ses locaux sont transformés en une multitude de repaires pour tous les vices imaginables. En s?engouffrant, un policier découvre un groupe de trois jeunes en train de siroter des bières loin des regards. La prise ne permet pas le triomphe. Et c?est à ce moment-là que les agents commencent à se rendre à l?évidence que l?information a bien circulé pour permettre aux malfaiteurs de se tirer du secteur ou du moins se débarrasser des objets capables de les confondre. En remontant, un agent en civil me montre en plaisantant la maison où, la veille, ils ont trouvé un b?uf volé à El Harrouch. A la recherche de « Caniche » L?un des agents arrive néanmoins à arracher l?information sur la présence d?un bandit recherché par les services dans une baraque du bidonville qui fait appendice au secteur I de Oued El Had. Usant d?un stratagème, le groupe décide d?opérer vite. Ainsi, on prend le risque de nous jeter dans la gueule du loup au moment où les dernières lumières du jour quittent le ciel. Tant bien que mal, les agents réussissent à trouver la maison ciblée et à la cerner dans l?espoir de trouver « Caniche », le fameux bandit recherché pour plusieurs chefs d?inculpation. Mais « Caniche » n?était pas là non plus et le groupe repart bredouille. Les véhicules nous attendaient là-haut, cernés par une foule gênante. En quittant les lieux, les gosses couraient derrière nous en proférant des insultes et en crachant. Visiblement irrités, plusieurs agents lâchent bride à leur colère. L?un d?eux dira : « On les a protégés au temps du terrorisme et aujourd?hui qu?il est vaincu voilà comment on nous remercie. » On fera encore une virée à Sidi Mabrouk et plusieurs rondes dans les quartiers qui permettent de mettre la main sur de petits consommateurs de hachisch et d?alcool. Il était 22h quand on a regagné le poste de commandement avancé à la BMPJ de Daksi. Une heure plus tard, le commissaire Mekhalfia nous réunit pour nous livrer le bilan de l?ensemble des opérations qui ont touché également les zones de Ben Chergui, la cité El Bir, El Gammas et le centre-ville et permis l?utilisation de nouveaux moyens tels les pistolets à décharges électriques et les chiens. Au total, 170 individus ont été arrêtés ce jour-là et parmi eux 33 feront l?objet de poursuites judiciaires. Les agents intervenants ont manqué de l?effet surprise pour ratisser large et embarquer « le gros poisson ». Munis uniquement de bâtons, ils ont montré un visage différent de l?idée qui prévaut à leur sujet et qui veut qu?ils n?interviennent pas sur le terrain. Ils étaient tous d?accord, comme les citoyens, pour dire que ce type d?opération gagnerait à être plus fréquent pour vaincre à l?usure les criminels et faire reculer la délinquance.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : N. Nesrouche
Source : www.elwatan.com