
Nasser HannachiNous y voilà. «Constantine, Capitale de la culture arabe 2015» (CCCA-2015) ouvrira officiellement son année culturelle ce soir à la grande salle du Zénith réalisée (parmi d'autres projets) pour l'occasion. Une rencontre avec l'histoire, contée pour les pays hôtes, mais aussi pour «les amnésiques».Car, Constantine est victime d'un oubli, victime d'un laisser-aller, victime d'un mépris vis-à-vis de son passé estampillé pourtant de multiples civilisations remontant à plus de 2 500 ans, qui avaient foulé ce rocher qui vaudra à Constantine le qualifiant d'«île volante» que lui a donné un écrivain français. Une pluralité identitaire, culturelle et ethnique que recèle Cirta, capitale du royaume de Numidie. Et avec vint l'occasion de réhabiliter dans leur droit Massinissa, Ahmed Bey, Ibn Badis, Malek Haddad, et tant d'autres penseurs, maîtres, hommes de culture et artistes. Les ponts, le malouf, la dinanderie, les coutumes, l'art culinaire, la littérature viennent s'ajouter délicatement pour étoffer le puzzle assez truffé de motifs historiques. «Le rêve est réalisé», se félicite Abdellah Boukhelkhal, le recteur de l'Université islamique Emir-Abdelkader. «Aujourd'hui, Constantine devra illustrer son vrai statut culturel et confirmer aussi son rang de véritable capitale de l'Est. C'est l'occasion pour elle de recouvrer sa culture et son identité en présence de la pléiade arabe et d'autres proches du monde», a-t-il ajouté. Notre interlocuteur estimera que si la manifestation atteignait 50% de ses objectifs le pari serait déjà gagné. Et «nous en sommes convaincus : Cirta sera la locomotive de l'Algérie dès le 16 avril et ce sera pour... l'éternité étant donné ses atouts culturels, scientifiques, pédagogiques,...», rassurera M. Boulkhalkhal qui ouvre une parenthèse loin d'être facultative : «Désormais, celui qui aura le privilège de gouverner cette wilaya ou faire partie de la composante dirigeante doit mesurer ses actes et ses décisions. Constantine est grande et elle doit être prise au sérieux.Ce n'est pas une ville banale...Elle requiert des valeurs humaines sûres.» Pour sa part le directeur de wilaya de la culture, M. Foughali, soulignera que le fait que Constantine soit sous les feux des projecteurs en présence des pays invités, est en soi une occasion en or pour la ville, la culture et le pays. «C'est une chance de faire renaître la cité et de l'illustrer sous ses multiples facettes pluridisciplinaires, non seulement aux pays sollicités, mais aux Constantinois même. Par la présence des hautes autorités, la ville recouvrera à coup sûr ce qu'elle a perdu», dira-t-il.Evoquant l'exploitation des aires disponibles, le directeur déclare : «C'est aux associations (musicales, théâtrales,...) de briller et de montrer ceux dont elles sont capables.» La directive du ministère de la Culture est claire à ce sujet : faire de ces infrastructures un pôle culturel qui tourne en boucle.Le sociologue et chercheur Bachir Mahsene a un autre avis. «Pour ne pas sombrer dans le nihilisme, mises à part les quelques réalisations en infrastructures culturelles et les aménagements que la capitale de la Numidie a connus ces derniers temps, je ne vois pas clairement ce que les festivités, qui s'étaleront sur plus d'une année, pourront changer à la morosité et au vide culturel que vit Constantine en particulier et l'Algérie de manière générale», dira-t-il. Il exclut tout aspect «folklorique» de la culture qui est, selon lui, «un processus de production continu impliquant toutes les catégories sociales d'une nation». Plus illustratif, il citera la définition de la culture donnée par Edward Burnett Tylor dans son ouvrage sur les Cultures primitives : «La culture est un tout complexe qui inclut les connaissances, les croyances, l'art, le droit, la morale, les coutumes et toutes les autres aptitudes et habitudes qu'acquiert l'homme en tant que membre d'une société.» Interpelant son «propre optimisme», le sociologue avouera : «Il me faut croire au miracle, à celui de voir cette manifestation, qui a nécessité des aménagements sur le plan matériel, se transformer en une vaste entreprise thérapeutique pour traiter le citoyen qui souffre depuis longtemps de cette aliénation qui s'exprime à travers toutes les manifestations de violence, d'incivisme et d'intolérance.» Et d'ajouter : «Croire au miracle pour ne pas sombrer dans la dépression, pourquoi pas ' Ce serait moins préjudiciable que de dépenser des centaines de milliards pour ravaler les façades des immeubles en faisant croire au peuple que cette vaste opération de maçonnerie sera une catharsis salutaire pour lui faire retrouver son humanité.»Au-delà des infrastructures réalisées pour le contexte, les citoyens aspirent à une réelle renaissance culturelle à travers cette manifestation pour laquelle l'Etat a déboursé des sommes conséquentes malgré la chute des cours de l'or noir. C'est un défi en ces temps de crise. «Notre ville a bénéficié de plusieurs infrastructures. C'est une valeur ajoutée pour le secteur. Mais ces espaces doivent tourner en boucle après le 16 avril 2016. Il faudra maintenir la même dynamique culturelle aujourd'hui manifestée par le commissariat de la manifestation», s'accordent à dire les artistes et hommes de culture que nous avons abordé.D'autres, par contre affichent plus de scepticisme. Evoquant les expériences précédentes, à Constantine ou dans d'autres wilayas (Tlemcen, Alger, et même l'Algérie avec son année en France et le Panaf) estiment que l'habitude des manifestations du genre organisées dans le pays brillent en deux temps : «ouverture protocolaire et clôture à l'identique». «Il faudra dépasser ces habitudes qui vont à l'encontre de l'essor culturel», soulignent-ils. Mais l'optimisme est permis. «Constantine va avoir, pendant une année entière, l'honneur de porter les lumières de la culture sur le monde arabe, au moment où ce monde arabe a le plus besoin de ses référents et de ses échanges culturels et patrimoniaux plutôt que d'échanger des bombes et de la terreur. Pendant une année, faite de 365 jours, Constantine va se parer de ses atouts pour être festive et accueillante, disons pour être à la hauteur de la mission qui lui est confiée», dira le recteur de l'université Constantine II, El Hadi Latreche.Mais des questions se posent. Des enseignants, universitaires, intellectuels et artistes se demandent ce qu'ils vont récolter. «Que va-t-on y gagner durant et après l'année 2015 '», questionnent-ils. À cette interrogation, le recteur nous répondra : «Une notoriété de la ville, à condition bien entendu que les programmes prévus soient à la hauteur et que les activités soient accompagnées par une stratégie de valorisation et de diffusion, suffisamment forte et dynamique pour rendre visible la ville de Constantine et son activité.».Sur un autre chapitre il abordera le «relookage» de la ville qui a vu et continuera de voir pendant cette année une activité de grand nettoyage, de retour aux normes urbaines, de confortement du bâti, et surtout de réalisation d'importantes infrastructures culturelles et hôtelières. Tout cela donne à Constantine une nouvelle dimension urbaine, sans parler en gain indirect que l'on peut mettre sur le compte du savoir-faire acquis par la réalisation de tous ces projets.Une attractivité pour un rayonnement mondialLe recteur insistera sur «l'attractivité de la ville qui prend un rayonnement mondial, ce qui permettra d'enregistrer plus de demandes de participations d'artistes et autres femmes et hommes de savoir et de culture du monde entier. La redécouverte de nos référents culturels et ceux des pays frères (arabes et autres pays amis) est aussi un atout majeur». M. Latrèche soulignera également que ce sera «l'occasion de réhabituer la population de la ville à la vie culturelle et aux échanges. Lesquelles habitudes ont été délaissées progressivement depuis plusieurs années et qu'il sera certainement difficile de (ré)ancrer dans les m?urs».Modeste malgré ses analyses et lectures pointilleuses, le recteur nous confiera que ces items ne se sont pas exhaustifs, car ne donnant qu'un aperçu sur les intérêts qu'apportera cette manifestation à la ville et aux citoyens. Mais il attire l'attention, tout comme la majorité des habitants, sur les risques de voir ce volume d'investissement important en argent, en temps et en efforts, partir sans laisser de traces actives à la fin de la manifestation. Ces appréhensions sont exprimées dans des cercles locaux : les espaces culturels de Tlemcen continuent-ils de briller de leurs feux après la clôture de la manifestation «Tlemcen, Capitale de la culture islamique» ' Doit-on oublier la réhabilitation du vieux bâti de la ville et laisser se perdre les compétences qui se sont forgées dans ce domaine ' Ou encore opter pour des stratégies pour rendre ordinairement fonctionnels et opérationnels les espaces culturels mis en places ' Autant de questions qui, selon les citoyens, doivent attirer l'attention et doivent guider la conduite des décideurs de la ville, et ce, pour éviter le désert culturel qui reviendrait une fois la fête finie, une fois le rideau tombé sur la manifestation. «Puis ensuite s'éteindront les lampions de la fête et les Constantinois risquent de se retrouver avec des espaces d'animation, de rencontres et d'échanges trop grands et vides si aucun programme pour une exploitation optimale n'est élaboré», disent-ils.N. H.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : La Tribune
Source : www.latribune-online.com