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C'est ma vie



C'est ma vie
Affaibli par la maladie, Mohamed, ce fils de Miliana, nous parle avec nostalgie de son métier. Le premier coiffeur pour femmes et non moins visagiste de son état, nous livre ses plus belles années de gloire, du temps où notables et hauts fonctionnaires le sollicitaient. A 66 ans, il n'a rien perdu de son doigté et de son coup d'œil.Il avait tout juste 13 ans quand il a commencé à s'intéresser à la coiffure. «C'est M. Benchicou, le père du journaliste, lui-même ancien coiffeur, qui m'a initié à cette carrière. Après trois années d'apprentissage, je me suis lancé.» Loin d'être sexiste, il prenait soin aussi bien des têtes des hommes que de celles des femmes.«à18 ans, j'ai commencé par coiffer les femmes de la famille. C'était avec plaisir qu'elle me confiait leurs cheveux, et je m'en donnais à cœur joie. Je m'exerçais à leur trouver les plus belles coiffures selon la forme de leurs visages. Et mon bonheur, c'était de les voir satisfaites de leurs ''nouvelles têtes ».Dans une ville conservatrice, un homme qui coiffe les femmes n'était pas monnaie courante, mais Mohamed, grâce au respect qu'il témoignait aux dames, a réussi à gagner la confiance de tous. «Quand j'ai ouvert mon propre salon en 1981 à la rue du Charbon, ce sont les époux qui accompagnaient leurs femmes au salon. De bouche à oreille, je me suis fait une clientèle à telle enseigne que j'ai dû organiser mon emploi du temps pour contenter hommes et femmes : les trois premiers jours de la semaine, je les consacrais aux hommes, le reste pour les femmes. Mon salon devenait trop exigu pour contenir le nombre de plus en plus grandissant de clients, alors j'ai tout simplement déménagé dans un autre beaucoup plus grand, que j'ai carrément divisé en deux, côté hommes et côté femmes. J'ouvrais la boutique à 6h du matin, je la fermais tard le soir. Durant les fêtes de l'Aà'd, je rentrais chez moi à six heures du matin. Je ne me souviens plus du nombre exact de femmes que j'ai coiffées mais pas moins de 50 par jour. Souvent je me trouvais chez les hommes, quand une femme arrive, j'étais informé grâce à une lumière qu'allumait mon apprenti, alors je me déplaçais vite fait et revenais de l'autre côté.»Mohamed n'avait pas besoin de catalogues pour réaliser ses coupes.«Je regardais le visage de mes clients et sans hésiter j'exécutais la coupe. Il faut dire que les femmes me faisaient une confiance aveugle, et quittaient le salon toujours ravies.»Sûr de lui et de son travail, il n'acceptait aucune remarque de la part de ses habitués. «Il m'arrivait de coiffer des clients tatillons qui exigeaient des coupes qui ne correspondaient pas du tout à leur visage. Avec gentillesse et tact, je refusais de continuer.»Au fil des ans, sa renommée a dépassé les frontières. «Un jour une dame m'a proposé de la suivre en France pour la former. Une formation d'une année, mais j'ai refusé, à cause de mes enfants qui étaient en bas âge, de même que j'ai rejeté la proposition de partir en Arabie Saoudite, en Tunisie et en Espagne.» Mohamed a préféré rester dans son pays où il a formé 470 coiffeurs de Aà'n-Defla, Blida et Chlef.«C'est en fait à 20 ans que je voulais partir en Allemagne pour percer. J'ai préparé mon passeport à l'insu de mon père, mais voilà que je fus ''grillé par un de ses copains, employé à la daà'ra.Il me l'a carrément déchiré pour que je ne bouge pas. J'avoue qu'au bout du compte je ne le regrette pas puisque j'estime que j'ai réussi ma carrière et j'en suis fier.» De ses mains agiles il a coiffé tous les membres de la famille de 10 walis et 27 chefs de daà'ra successifs. «On me sollicitait, je prenais ma valise en répondant toujours présent.»Coiffeur émérite, les responsables des centres de formation professionnelle l'invitaient à donner son aval pour valider les diplômes des stagiaires. «Le dernier test c'était moi qui l'assurais.»En 2012, après être revenu des Lieux saints, et par conviction religieuse, il dut cesser de coiffer les femmes, sauf les petites filles que comptait sa famille.Mohamed était aussi réputé pour sa rapidité. Il maniait le rasoir avec une telle dextérité qu'en moins d'une heure il accomplissait une coupe de cheveux. Il se rappellera d'une anecdote à se sujet qui le fit rire. «Je me souviens, il y a sept ans environ, une ancienne coiffeuse m'avait sollicité pour lui transmettre mon savoir-faire, j'étais tellement vif, qu'elle n'a jamais pu me suivre.»Mohamed se distinguait par son sérieux, sa ponctualité, son honnêteté et sa passion pour son métier qu'il a choisi.«Le secret de ma réussite c'est un peu tout ça. C'est aussi les belles paroles, la gentillesse, l'attention. C'est également être juste avec tout le monde, et savoir choisir sa clientèle. Je n'ai jamais coiffé une personne qui ne m'inspirait pas confiance.»En 1990, au summum de sa carrière, il fut appelé par la Présidence. Une invitation qu'il a dû refuser car il n'aimait plus se déplacer. «En plus je n'avais pas où loger.» Aujourd'hui, et après plus d'un demi-siècle de travail, et un mal qui le ronge, il a décidé de se reposer en passant le flambeau à son fils. Mohamed a débuté sa carrière au quartier du charbon, il la terminera au tebana (les canons). Il sera honoré à Chlef, Aà'n-defla, Khemis, sauf à Miliana, la ville qu'il l'a vu naître. Il nous le confiera non sans une pointe de tristesse.
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