Chlef - Revue de Presse

Après Gdyel, la colère s’est emparée de Chlef



Pourquoi ce retour cyclique aux émeutes? De 1988 à 2008, 20 ans se sont écoulés, ce que l’on ne manquera pas de commémorer dans quelques mois, et la question de la persistance du phénomène de l’émeute renvoie encore les analystes et les observateurs à une réflexion nouvelle sur un malaise symptomatique de la société.En ce mois d’avril, les émeutes de Gdyel et de Chlef ont fait l’actualité, prolongeant la série d’événements du même genre observés à travers le pays et qui, comme un mal tournant, surviennent dans divers lieux pour des raisons diverses, mais toujours avec un même déroulement. Un déroulement qui a la particularité d’avoir repris un cycle inattendu depuis le recul du phénomène terroriste à la fin des années 1990. Un déroulement, aussi, qui semble suivre le même cheminement typique, entamé par une demande sociale ou collective non assouvie à laquelle riposte une partie de la population locale par l’émeute, dans la foulée de laquelle s’effectuent des incidents de saccages de lieux publics ou même de biens privés. On peut dire que l’émeute est, à la base, une réponse violente, la plus extrême, à une demande qui n’a pas trouvé de réponse. Elle cible donc en premier chef l’institution de base, la commune, qui est ainsi prise à partie en priorité. Notons, à cet égard, que des incidents ont rarement lieu lorsque la contestation se limite à un sit-in devant le siège de la mairie ou de la daïra, voire de la wilaya. Les services d’ordre ont alors la mission délicate mais simple d’encadrer les contestataires et de faire en sorte, avec le concours des responsables locaux, que le dénouement se fasse par la voie du dialogue. C’est tout à fait le contraire qui se passe lorsque la manifestation de colère va plus loin et se transforme en tentative ou acte de destruction de la commune elle-même et on remarque alors que cela ne manque presque jamais de s’étendre à d’autres édifices publics, d’autres administrations, et aussi à des organismes ou des biens privés, qu’il s’agisse de locaux commerciaux ou de véhicules de particuliers. A ce stade, les forces de l’ordre n’ont d’autre choix que d’intervenir pour «limiter la casse» et la faire cesser, alors que les responsables locaux apparaissent quasiment dépassés et sans emprise sur la situation. Suit ensuite le cortège d’arrestations et de procès pour des faits qui, il faut le dire, sont des atteintes à la loi et sur lesquels il ne faut tout de même pas demander à la justice, quand bien même celle-ci décide de ne pas avoir la main lourde, de fermer les yeux. Cette évolution étant presque reconduite dans chaque émeute localisée, il reste un mystère, celui de savoir par quel processus s’organise l’émeute. Il est impossible, en effet, que des gens, qui apparemment n’ont rien de commun qu’une revendication partagée, se lèvent tous les matins avec la même idée d’aller participer à une émeute. Difficile de croire cela aussi puisque ces mêmes gens n’ont ni organisation ni construction organique qui puisse coordonner leur action commune. L’exercice de compréhension du phénomène, qui nécessite la contribution d’universitaires, de sociologues et de psychologues, est donc complexe. Cela renvoie à la proposition d’un universitaire, faite il y a quelques mois, pour la tenue d’un colloque national qui puisse enfin aborder scientifiquement et sérieusement la question. En attendant, on peut d’ores et déjà avancer qu’il existe plusieurs facteurs favorisant l’émeute, dont deux qui sont plus qu’évidents. Le premier a trait à la cassure entre les institutions de base que sont les Collectivités locales et la population. M’hamed Boukhobza, sociologue de renom dont on a célébré, en hommage cette semaine, les travaux, a suffisamment démontré que la mairie, la daïra ou la wilaya sont davantage un représentant du pouvoir central au sein de la population que le contraire. Ce hiatus est un handicap de départ dans les rapports entre l’Administration et les administrés. Cela renvoie donc à un déficit de représentation, aggravé par un déficit de représentativité si l’on en juge par les niveaux de l’abstention électorale lors des dernières élections. L’autre facteur, non moindre, est une certaine culture de la violence, non pas celle physique seulement, mais qui impose le rapport de force comme seul mode de relations sécurisé. En plus simple, il n’y a que le fait de «taper fort sur la table» qui permette de se faire entendre. Cette opinion partagée parmi une partie de la population est doublement renforcée par les difficultés objectives que rencontrent les institutions de base censées prendre en charge les problèmes de citoyens. Le sous-développement général et le manque de moyens en particulier, n’arrangeant rien, ces institutions ont, objectivement parlant, plus de ressources quand il s’agit d’honorer leurs obligations répressives que quand elles viennent à remplir les missions sociales. C’est dans ce contexte que le phénomène de l’émeute se prolonge dans le temps, ne laissant d’inconnus que le lieu où la prochaine va survenir, les raisons qui l’ont suscitée et le sort des jeunes qui seront arrêtés et jugés. Car les mêmes causes mènent aux mêmes résultats. En revanche, et cela peut nourrir la réflexion, il y a de grandes différences entre les émeutes localisées que l’on enregistre et le tournant d’Octobre 1988. Avant l’ouverture pluraliste, la population avait en face d’elle un Etat-FLN qui faisait bloc commun et qui constituait donc un seul responsable à tous ces maux. C’est ce qui explique le caractère national des événements, indépendamment du fait qu’ils aient été «spontanés» ou «orchestrés», le tout sur fond de verrouillage total de tous les canaux d’expression. Aujourd’hui, cette responsabilité est partagée, pour ne pas dire diluée. Au niveau local, la gestion des affaires publiques est le fait de plusieurs partis politiques qui occupent la scène publique, les institutions et les espaces médiatiques. La population mécontente pense donc avoir la possibilité de changer de responsables locaux. Avec des élections pluralistes, ce qui n’existait pas avant, ou en faisant de son mieux pour attirer, sur ces derniers, les foudres d’un pouvoir central omniprésent. Elle dispose donc de la possibilité de l’alternance au niveau local et c’est ce qui explique (sans jamais le justifier) le caractère localisé de l’émeute aujourd’hui. Cela nous permet de comprendre, d’ailleurs, pourquoi les émeutes ne sont que le fait d’une minorité, mais non d’une majorité consciente qui n’a aucun intérêt à brûler sa propre maison. Quant à la question de savoir pourquoi les émeutes se reproduisent encore et encore, il n’y a qu’une seule explication, c’est que les élections des assemblées locales, les mouvements de responsables, les sanctions, bref, tout ce qui concourt au renouvellement du personnel de l’administration locale ne semble toujours pas fournir les solutions attendues. Ce qu’il y a de plus désespérant dans cette affaire, c’est cette impression générale qu’il ne s’agit, en fait, de rien d’autre que d’alternance sans alternative. C’est là que se situe l’urgence.   Amine B.
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