Trois Harraga racontent leur épopée manquée
«J’ai entendu parler des passeurs qui se font fort de vous faire traverser la mer, en échange d’une dizaine de millions de centimes».
«Ces passeurs promettent qu’une fois débarqués en Espagne ou en Italie, les jeunes harraga sont forcément pris en charge par les autorités et les associations locales, en attendant leur insertion dans la vie active... en Europe». A l’idée de raconter sa propre mésaventure, d’une voix à peine audible, M’hamed sentit rouler les larmes sur ses joues en feu et me jeta un regard désespéré du fond de ses yeux rougis par les pleurs. Pour lui, la vie dont il rêve est celle où les jeunes sont libres de faire ce qu’ils veulent, pratiquent un métier valorisant et rémunérateur. Un travail qui puisse lui faire acquérir une voiture pour commencer et une maison pour abriter sa future famille. «Pour arriver à concrétiser mon rêve d’aller travailler en Europe, j’ai bossé comme un dingue, je n’ai pas rechigné à faire le manœuvre et je me targue d’avoir participé à l’essor de tous les chantiers de construction de la région de Tizi-Ouzou. Mais, une fois que j’ai amassé le pécule nécessaire, j’ai contacté un gars de Bouira, qui paraît-il, connaissait des gens introduits dans la filière des passeurs à l’Ouest.
Il m’a tout de même exigé de lui verser des arrhes, ce que je fis sans rechigner. Le jour indiqué par mon contact de Bouira, je me suis déplacé à Oran, où dans un hôtel, j’ai rencontré un certain Abdelkader, qui semblait être le chef du réseau et qui me remit une adresse dans un petit village de pêcheurs, tranquille et coquet, situé dans la région de Aïn Témouchent.
Arrivé là, on nous prend en charge, après nous avoir dissimulé aux regards indiscrets dans une espèce de méchant hangar sans le moindre confort. Dès la nuit tombée, on nous initie à la navigation en mer. On nous apprend à nous servir des rames et surtout à nager et à nous déplacer en silence.
La promiscuité, source de bagarres
L’essentiel de notre temps se passait ainsi dans le hangar, où la promiscuité nous jouait des vilains tours. Bien des fois, des bagarres ont été déclenchées pour un oui ou pour un non, tellement les nerfs étaient à vif. Cette tension extrême était due en fait à l’angoisse qui nous étreignait en permanence. Le grand jour du départ arriva enfin. On nous fit prendre de nuit une embarcation, un sardinier nous a-t-on dit, lequel ne payait déjà pas de mine. Pire, ce n’est qu’une fois à l’intérieur, serrés comme des sardines, que nous avons pris conscience de la fragilité de notre situation. Un ancien pêcheur, qui était chargé par les passeurs de nous conduire à bon port, était le véritable maître à bord. C’est lui qui tenait la barre, tout en veillant au fonctionnement du moteur. Il avait le fameux GPS sur lui et contrôlait tout ce qui se passait à son bord.
Le rêve de l’Andalousie de Tarik Ibn Ziad
Au début, la mer était calme, la navigation allait bon train et l’angoisse du départ laissait peu à peu la place à l’espoir qui grandissait en nous, en même temps que s’approchaient les côtes ibériques, même si elles se tenaient encore loin de l’autre côté de la ligne d’horizon. Mais qu’à cela ne tienne, nous étions persuadés qu’au bout de quelques heures, nous allions en conquérants, mettre le pied en Andalousie, comme l’avaient fait 14 siècles avant nous, nos illustres ancêtres berbères, sous la houlette de Tarik Ibn Ziad.
Entre-temps, beaucoup d’entre nous qui n’avaient pas encore le pied marin, ne tardèrent pas à tomber malades et certains rendirent même toutes leurs tripes. Nous étions arrivés à nous éloigner de quelques kilomètres des côtes algériennes, quand nous aperçûmes un bâtiment de la marine nationale, qui croisait dans les parages, semble-t-il, à la recherche d’éventuels harraga.
Retour en catastrophe et perte de mes illusions
Aguerri à ce genre de situation, notre pilote arrêta son moteur et laissa notre embarcation dériver doucement dans une mer encore sage. Le silence se fit naturellement à bord de notre sardinier de fortune, au fond duquel nous étions tous recroquevillés, en attendant que l’alerte passe.
Mais tout à coup, on a eu la nette impression que le bateau des gardes-côtes avait repéré notre présence, certainement grâce à ses équipements de bord, croyions nous. Il n’en fallait pas plus pour que le pilote de notre embarcation s’affole et remette les moteurs en marche, pour virer de bord et entamer une fuite éperdue vers la côte. En moins de temps que prévu, il nous fit accoster dans une crique, près de Rachgoun, à l’ouest de Béni-Saf.
Les clandestins que nous étions devenus, ont quitté très vite l’embarcation, pour sauter dans l’eau et regagner la terre. Après, ce fut du chacun pour soi, pour se disperser dans les environs. Chacun étant parti de son côté, on ne se revit plus. Je me rappelle juste, que depuis l’endroit où j’étais caché, j’ai vu le navire des gardes-côtes continuer tout droit sa route.
Finalement, cela n’a été qu’une fausse alerte, mais une fausse alerte qui nous a coûté bien cher, car il est impensable de demander au patron de l’embarcation de nous rembourser.»
Seul et sans un dinar en poche
«Du coup, poursuit M’Hamed, je me suis retrouvé seul, en pleine nuit, dans ce petit coin perdu de l’Oranie, où je ne connaissais personne et sans un seul dinar en poche pour prendre mon café du matin au village le plus proche. Il faut dire aussi que je ne tenais pas à dilapider le maigre pécule (300 euros), que je tenais caché dans mon intimité. Il n’était même pas question d’y toucher, car déjà dans ma tête, se bousculaient les idées pour entreprendre mon prochain voyage. Dès le jour venu, je me suis mis en route pour entamer la prospection des chantiers et autres fermes agricoles, où j’ai loué mes bras, ce qui m’a mené jusqu’à Maghnia, où au bout d’un mois j’ai pu mettre de côté le viatique nécessaire pour rentrer chez moi, en Kabylie.
C’est à Maghnia que j’ai rencontré Yassine et Hassan, ce dernier ayant eu encore moins de chance que nous, car non seulement il a fait la même expérience amère, en perdant l’argent du prix de la traversée, mais en plus, des malfaiteurs ont tenté de le délester de ce qui lui restait de son pécule.»
La mésaventure de Yassine et Hassan
Et Hassan de raconter en souriant tristement: «Une fois pourchassés par la police, avant même que l’on embarque, on a dû errer toute la nuit et le lendemain matin, on a rencontré des jeunes, qui apparemment en avaient après nous, car ils nous ont suivis. Alors que nous étions arrivés à la sortie de leur village, ils nous ont foncé dessus, pour nous rouer de coups, allant jusqu’à nous déshabiller, à la recherche des quelques euros, qu’ils savaient cachés sur nous. C’est donc tout endoloris, avec les yeux au beurre noir et tout notre pécule disparu, que nous avons repris le chemin de Maghnia.
Le chauffeur d’un camion a bien voulu nous rendre en stop, alors que nos agresseurs venaient de nous abandonner à notre triste sort. Revenus ainsi à Maghnia, un commerçant originaire de notre bled, nous a permis de nous restaurer, de nous baigner et laver, avant de nous remettre un peu d’argent pour retourner en Kabylie. Nous étions sur le point de partir, quand nous t’avons rencontré.»
L’espoir de recommencer de Yassine
«Mais cela ne fait rien, la prochaine tentative sera la bonne!...» C’était Yacine, qui s’était tu jusque-là: «Oui, la prochaine fois, on fera mieux, car maintenant on connaît la chanson. Les gens de cette filière, on peut facilement les reconnaître et on sait désormais comment nous y prendre, et cela, sans passer par un intermédiaire.
Mieux, cette fois-ci, on nous a conseillé une bonne et solide embarcation. La seule chose qui nous fait encore peur, c’est l’état de la mer en ce mois d’octobre. On dit qu’en cette période de l’année, la mer a tendance à se démonter, surtout à l’approche de la côte espagnole.»
Sans s’en apercevoir, les trois candidats malheureux à la «Harga» se sont mis tous à raconter, presque à l’unisson: «Oui, on a cherché, mais alors vraiment cherché du travail, mais en vain.
Comme pour mieux rallumer notre envie de partir, un copain qui disait avoir réussi la traversée, nous a téléphoné récemment. Il nous a ainsi appris qu’il est arrivé il y a quelque 6 mois en Espagne, où après avoir galéré pendant tout ce temps, il se retrouve maintenant dans les environs de Malaga, avec un travail stable et des papiers provisoires, en attendant les papiers définitifs. Il aurait même pris femme, sans préciser de quelle origine, et fondu un foyer. En somme, il s’en est bien sorti, et nous qui pensions qu’il était mort, dévoré par les poissons...»
Faites gaffe, c’est un journaliste !
Et Yacine d’ajouter: «Vous savez, chez nous, rien que pour trouver un emploi temporaire, il faut consacrer beaucoup de temps finalement perdu. Quant à trouver un appartement ou acheter une voiture...» C’est là que Hassan se réveille comme d’un cauchemar, pour dire à ses amis à voix basse et dans le creux de l’oreille: «Ne dites pas tout, faites gaffe! C’est un journaliste et on risque d’avoir des emm...» Le trio s’excuse de me quitter en catastrophe, prétendant des affaires urgentes, avant de se défiler en vitesse.
A croire, qu’ils avaient le diable aux trousses. Combien de temps vont-ils galérer encore, avant de trouver du travail, de se constituer un nouveau pécule et tenter une nouvelle fois l’aventure? Et là, les attendent trois issues: la réussite de leur traversée, l’interception par les gardes-côtes, avec le retour à la case-départ et dans le pire des cas, un voyage aller sans retour au fond de l’abîme.
Et dire qu’ils sont des centaines à rôder le long des côtes, persuadés qu’ils feront mieux... la prochaine fois.
Amère conclusion
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La réalité est qu’en Algérie aujourd’hui, la vie est devenue des plus difficile pour beaucoup de familles, placées désormais face à la misère, le dénuement le plus total et des jeunes qui souffrent le martyre de voir leur horizon bouché. Ceux d’entre eux qui veulent faire de leurs rêves une réalité, tentent le tout pour le tout et n’hésitent pas à confier leurs vies à quelques rafiots, à bord desquels les larguent des escrocs, nouveaux «tour operator’s» d’un autre genre, celui qui leur donne généralement rendez-vous avec le malheur et la mort au bout.
Abdou Chergui
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com