Un ministère délégué à la sécurité routière pourrait êtrecréé en 2009. Cette mesure fait partie de l'avant-projetde loi que va soumettre le ministère des Transports auConseil des ministres. Il faut dire que la question de la violenceroutière est urgente. Pas de fichier pour les récidivistes,des formations douteuses dispensées par les auto-écoles, unepolice de la route créée dans les textes mais dispersée sur leterrain' Avant même que ne sorte le bilan 2008 des accidentsde la route, El Watan a enquêté sur les raisons de l'hécatombequi classe les routes algériennes parmi les plusmeurtrières au monde. Les mesures proposées seront-ellesefficaces alors que l'arsenal juridique a déjà montré seslimites en l'absence d'une véritable stratégie de prévention '
C'était terrible. J'ai pu m'extrairedu bus qui s'est renversémais les passagers assis àl'avant sont restés encastrésdessous. J'ai pris dans mes bras un petitqui pleurait parce qu'il ne comprenaitpas pourquoi son père ne bougeaitplus. » Samia, 32 ans, a survécu à l'accidentdu bus du 19 septembre à El Esnam,près de Bouira, qui fit 2 morts et14 blessés. Alors que le bilan annueln'est pas encore publié, le Centre nationalde prévention et sécurité routière adéjà enregistré 12% de tués en plus surles 9 premiers mois comparés à lamême période l'an dernier. Fin 2008 'si on s'en tient au chiffre moyen de 12morts par jour ' nous approcherions les5000 tués. Une véritable hécatombeface à laquelle les autorités restent impuissantes.Equipements routiers, organisationdes services de sécurité, responsabilitéde la formation' nous avons listé les vraies raisons de ce carnage.' ON SOUS-ESTIME LE NOMBRE DE TUÉSPour mettre en place une stratégie delutte contre la violence routière, il fautun diagnostic. Là, premier problème :aucun chiffre n'est fiable. Régulièrementmis en avant par les autorités, celuides 4000 tués sur les routes ne reflètepas la réalité, car il ne rend compte quedes victimes décédées sur la route aumoment de l'accident et du constat.Quid des blessés qui décèdent pendantleur transfert à l'hôpital ou plusieursjours après ' « Ils ne sont pas comptabilisés,relève le docteur Smaïl Boulbina,président de l'association SOS Nejda.Car nous n'avons pas de fiche navettequi permet de suivre leur état de santéjusqu'à trente jours (en théorie, la loiimpose un suivi de l'état des blessés surune semaine), comme cela se fait parexemple dans les pays européens. » Cettefiche accompagne le blessé à l'hôpitalavant d'être transmise dans le délai d'unmois aux services de sécurité. « De cefait, les statistiques sont limitées dansl'espace et le temps », reconnaît-on à laGendarmerie nationale. Concrètement ' en s'inspirant des statistiques européennes ', il faudrait revoir à la hausse le bilan annuel des 17%, soit pour 2007, près de 4900 morts. « Nous sommes enAfrique ! Lorsqu'un accident survient,quelle est la première ambulance ',s'interroge Smaïl Boulbina. La voiturevolontaire qui veut bien transporter leblessé. Si le blessé est chanceux, il tombesur des personnes bien informées quisavent mettre la victime en position latérale.Autant dire que le nombre depersonnes décédant pendant leur évacuationne doit pas être minimisé. » Cetteprojection pourrait même être pire, àen croire ce militant de la préventionroutière, qui évoque les victimes d'accidenten milieu rural, dans les villagesreculés ou dans le grand Sud (rien quela RN6, reliant Mascara à Bordj BadjiMokhtar, peut comptabiliser une douzained'accidents les fins de semaines,selon El Watan) qui ne font pas l'objetde constats. « Les gens enterrent leursproches victimes d'accident souventsans faire le constat auprès des autoritéspour cause d'enclavement. » Conclusion : affirmer que l'Algérie est classée4e après les Etats-Unis, la France et l'Italieest inexact. Mais on peut espérer quele ministère des Transports et la police,en coopération avec l'université deMostaganem, finalisent l'étude en coursvisant à créer une fiche signalétique desaccidents. « Cette dernière renseignerade manière précise sur l'âge du conducteuret des passagers, leur sexe, la dated'obtention du permis, la situation professionnelle,l'état de santé' ainsi queles indications sur l'état exact du véhiculeet sur l'environnement (état de laroute, signalisation, météo), explique ElHachemi Boutalbi, directeur duCNPSR. L'agent de l'ordre devra laremplir tout de suite avant de saisir cesdonnées dans un fichier national informatisé,ce qui permettra un diagnosticrapide pour prendre des mesures d'urgence. »' LES RÉCIDIVISTES NE SONT PAS FICHÉSSelon le lieutenant-colonel de Gendarmerie,Amar Kara, directeur du bureaude la coordination et de la sécurité routière,il est impossible de sévir contre lesrécidivistes en matière de criminalitéroutière, une mesure forte de dissuasion.« Le fichier national d'infractionsliées à la sécurité routière n'existe toutsimplement pas », regrette l'officier. Ilprécise d'ailleurs que les autorités nedisposent ni d'un fichier national despermis de conduire ni des cartes grises.« Cela rend, pour le moment, irréalisablele projet de permis à points. »Pourtant, comme le souligne El HachemiBoutalbi, du CNPSR, « la loi amendéen° 01-14 du 19 août 2001 prévoit lacréation d'un centre national des permis,d'un fichier national des contraventionset d'un autre pour les cartesgrises ». Mieux : un ministère délégué àla sécurité routière pourrait être créer en2009. En Tunisie, le permis à points estinstauré depuis plus de 10 ans et comprendun capital de 25 points, retirés selonla gravité de l'infraction.Par exemple, en cas d'homicide involontairesuivi d'un délit de fuite, leconducteur incriminé se voit retirer10 points, 4 points pour dépassement devitesse, 3 points lorsqu'il occasionnedes blessures ayant entraîné une incapacitéde 90 jours ou plus.' NOUS N'AVONS PAS DE « CULTURE DE L'ACCIDENT »« Il y a eu rupture, constate le lieutenantcolonelKara de la Gendarmerie, dontl'expérience de 20 ans dans la préventionet la sécurité routières laisse ungoût d'inachevé. Depuis les années1970, nous avons entamé plusieurs programmesde sensibilisation, mais l'irruptiondu terrorisme dans les années1990 a chamboulé les priorités des servicesde sécurité qui ont abandonné cesefforts. Aujourd'hui, nous sommes faceà une génération de conducteurs qui n'apas été sensibilisée depuis une quinzained'années. Il faut beaucoup de travailpour rattraper le temps perdu. » Autrehandicap : le fatalisme. « Dans la culturedu mektoub, la mort n'est pas unechose grave, puisque c'est écrit », expliqueM. Boulbina, insistant surl'orientation des campagnes de sensibilisationvers des images « choc » nemontrant pas seulement des morts, maisaussi des personnes handicapées et ciblantles hommes sur les valeurs culturellesde la société : la virilité, la famille,etc. A croire que les autorités connaissentmal leurs citoyens ' « Une étude aété commandée il y a deux ans auprèsdu laboratoire de prévention et d'ergonomiede l'université d'Alger sur lecomportement des conducteurs, se défendEl Hachemi Boutalbi. L'étudecomprend deux parties, une sur les raisonssocio-psychologiques des comportementsaccidentogènes, qui sera publiéedébut 2009, et une autre proposantdes solutions, prévue pour fin 2009. »' LES ÉQUIPEMENTS ROUTIERS SONT INADAPTÉSIl est communément admis ' quel quesoit le pays ' que le facteur humain intervientà 90% dans un accident et queles 10% restants sont imputés à l'état dela route. « Mais il ne faut pas toujoursincriminer l'automobiliste, nuanceSmaïl Boulbina, souvent victime de laroute et plus généralement de son environnement : de la signalisation mal placéeet dangereuse à la présence du gendarmeen plein milieu de la chaussée. »Interrogé sur la question, Zine Artebas,gérant de la société SGGT Algérie, soulignele cas particulier des glissières desécurité (les rails qui bordent les voies).« A partir de 2009, conformément à cequ'a décidé la Commission permanentedes équipements routiers, toutes lesglissières qui seront installées sur lesroutes algériennes devront être homologuéesselon les normes 13-17, lesnormes les plus pointues au niveau international.Ces glissières sont conçuespour "renvoyer" les véhicules en fonctionde leur poids et ont permis, en Allemagne,de faire baisser le nombre demorts. Mais une aberration subsiste,note-t-il. Car si la plus petite route communaleest concernée par cette décision,ce n'est pas le cas de l'autorouteEst-Ouest. Parce que les entreprisesétrangères qui construisent l'autorouteont déjà signé les contrats. Et les directionsdes travaux publics ne peuvent pasles obliger à changer le matériel prévu' » Nous n'avons pas encore intégréle concept de « route qui pardonne », élaborédans les années 1970, selon lequelmême si le conducteur s'est endormi oumême s'il roule vite, il n'est pas obligéde mourir. « Dans ce sens, on a tiré lasonnette d'alarme sur la constructiondes retenues en béton, ajoute Zine Artebas.Il faut que l'on s'adapte à ce qui sefait dans le monde et qu'on les abandonne,car elles sont beaucoup tropmeurtrières. » Reste une question : quiosera affronter le lobby du bitume '' IL N'Y A PAS DE POLICE DE LA ROUTE« Il nous manque une véritable un policede la route, comme il en existe au Marocou en Tunisie, qui prenne en flagrant délitles contrevenants et puisse infiltrerdes voitures banalisées dans la circulation,martèle Smaïl Boulbina, de l'associationSOS Nejda. Il faut instaurer untribunal de route avec un juge spécialisé. » Les gendarmes eux-mêmes réclamentun tribunal. « Le fait de se faire retirerle permis instantanément parl'agent ou par la commission a beaucoupplus ouvert un marché parallèleque résolu des problèmes, confie l'un d'entre eux. La commission qui a été crééeest une commission administrative, alorsque la seule personne qui est habilitée à ordonnerle retrait de permis est le magistrat. »La question semble avoir été entenduepuisque le projet de loi proposé est la créationde sections spécialisées dans le traitementdes affaires relatives au non-respect ducode de la route, en vertu desquelles toutesles commissions administratives, chargéesd'étudier des affaires des retraits de permisde conduire, seront dissoutes. « Cette mesurevise essentiellement à exclure toutes les interventionsprès de ces commissions pour larécupération des permis de conduire », préciseEl Hachemi Boutalbi. Il est par exemplepréconisé de porter la sanction de retrait dupermis à quatre mois en cas de non-utilisationde la ceinture de sécurité, de retirer lepermis pour une période de 4 ans, au lieu de2 ans pour des délits routiers les plus graves.Pour ce qui est de la police de la route, leCNPRS dément : « Il existe bien des escadronsde gendarmerie ainsi qu'une sous-directionde la sécurité routière de la police. »Le Maroc, lui, s'est déjà aligné sur les standardsinternationaux : le plan 2008-2010 duministère marocain des Transports prévoitde spécialiser la Gendarmerie dans lecontrôle de vitesse en rase campagne et àcertaines autres infractions comme le portde la ceinture de sécurité aux places arrièredu véhicule. Les agents de police donnerontla priorité au port du casque pour les deuxroues,au respect des feux de signalisation, àla ceinture de sécurité, au transport des enfantsde moins de 10 ans aux places avant età la vitesse en cas de nécessité seulement.' LES JEUNES CONDUCTEURS SONT ABANDONNÉS SUR LA ROUTE« Mon fils vient d'avoir son permis de conduireet je ne peux le laisser seul au volant, témoigneDjamel, 55 ans. Je lui explique qu'entant que jeune conducteur, il peut représenterun risque et un certain temps est neécessairepour acquérir l'assurance et les réflexes qu'ilfaut. En fait, je ne fais pas confiance auxauto-écoles et je crois qu'il lui reste beaucoupà apprendre. Car la conduite est uneculture avant qu'elle ne soit une technique. »Du côté des services de sécurité, on confirme : « Une fois son permis de conduire obtenu, lecandidat peut rester deux ans sans conduire !Autant dire qu'une fois un volant entre lesmains, il deviendra un conducteur à risque. »Le ministère des Transports prévoit pour celas'attaquer au volet formation et entraînement.En Tunisie, les jeunes conducteurs sont particulièrementciblés. « Nous sensibilisonsbeaucoup les jeunes sur les problèmes de lavitesse et de la consommation d'alcool », expliqueà El Watan Amira Zwawi, chargée dela communication à l'Association tunisiennede prévention routière (ATPR). Campagnesde bénévoles sur la route, conférences, spotstélé, etc., l'ATPR qui existe depuis 1964 multiplieles supports de sensibilisation. « Pourles jeunes, nous communiquons aussi sur internet,car cette catégorie de conducteurs estintéressée par les nouvelles technologies »,précise-t-elle. L'ATPR a créé un groupe surle réseau social web Facebook avec des liensvers des pages en hommage à des victimesde la route avec leurs photos avec des amis ouen famille pour sensibiliser plus les jeunes.' LES AUTO-ÉCOLES NE JOUENT PAS LEUR RÔLEMontrées du doigt par les autorités, par lesassociations et même par les nouveauxclients, les auto-écoles sont accusées delaxisme dans leur formation des candidats(voir enquête). Dans le cadre du nouveauprojet sur la sécurité routière, un amendementporte justement sur le programme deformation des auto-écoles, dont la formationpassera de 30 à 55 heures. Mais Sid AhmedAoudia, président de la Fédération nationaledes auto-écoles, ne veut pas en entendre parler : « Nous nous opposons aux récents dispositifsdu ministère des Transports, car cesderniers ont été élaborés sans nous. Il fautque l'on discute sur le cahier des charges,car nous sommes les premiers concernés. »Selon le CNPRS, le projet de cahier descharges obligera les gestionnaires d'autoécoleà avoir au moins 5 ans d'expérience entant que moniteur, avoir un bac+2 minimumet suivre des formations complémentaires.Les examens devront être informatisés pourgarantir l'anonymat des candidats et éviter lespasse-droits. Il est aussi prévu l'introductionde supports multimédias et de simulateurs.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Adlène Meddi, Mélanie Matarese, Rabah Beldjenna
Source : www.elwatan.com