Par Yahia BOUBEKEUR
Sur ces massifs montagneux, on dénombre plusieurs tribus kabyles, particulièrement les Ait Misra et les Ait Salah, dont on ne retrouve plus trace. Pourtant, ses habitants étaient, parmi les premiers, à se ruer sur Blida pour combattre les troupes françaises, lors de leur première expédition dans cette ville. C'était un peu par hasard que je me suis retrouvé sur la piste menant vers le cimetière des martyrs, qui se trouve sur le flanc d'une montagne déserte, à l'abri de tout.
En bord de route, se trouve une simple plaque signalétique qui indique sommairement et négligemment la direction, de ce haut lieu de la résistance. Derrière elle, sur une branche d'un chêne sauvage, sont accrochés de petits drapeaux nationaux, sans doute, à la veille d'une visite officielle de légitimation, il y a fort longtemps.
Je suis monté ici spécialement pour m'abreuver du courage et de la bravoure de Si Zoubir lors de cette journée mémorable. Un martyr que peu de gens connaissent.
C'est la deuxième fois que je viens sur cette montagne abrupte, en suivant une route sinueuse et difficile. Mais, si hier, j'avais rebroussé chemin, après avoir roulé près de 20 km, en raison du brouillard épais qui s'était levé; ce matin, je me suis réveillé très tôt, et pris toutes les précautions pour aller au bout de mon voyage.
Mais, j'avoue que c'est avec beaucoup d'appréhension que je me suis engagé sur cette route déserte, qui monte en lacets. Seule une moto dont le moteur faisait un bruit à rendre l'âme, grimpait derrière moi.
Sans doute un de ces travailleurs qui survivent en maintenant une agriculture de montagne, délaissée.
Au premier sommet atteint de cette courbe ascendante, sur un premier plateau de répit, à la forme d'un gradin, ou d'une tri-bune d'honneur qui domine Hammam Melouane, je fais la rencontre de deux chiens en bord de route qui gardent un troupeau de chèvres qui se rue devant moi. Mon ralentissement pour les laisser passer, n'avait pas échappé à leur vigilance. L'un d'eux se met de travers, pour aboyer rageusement dans ma direction.
Pourtant, à ce niveau, la vue imprenable sur le massif atlassien et l'oued Chiffa m'inonde de splendeur.
Au-delà de ce point, la route devient peu carrossable et dangereuse. L'hésitation qui me neutralisait à ma place, est ébranlée par la hargne de ces chiens à me pousser dans la voiture et continuer mon ascension, sans avoir vraiment tranché la question.
Car la route devient de plus en plus impraticable. Elle est pleine de crevasses, et les sillons qui la parcourent à certains endroits, invitent plutôt à rebrousser chemin.
L'oued est visible comme une fracture
Il est près de 11 heures, mais, il ne fait pas très chaud à cette altitude. Je m'arrête une dernière fois pour en finir avec cette envie qui me ronge d'aller au bout de ma mission, et la peur de rester bloqué, sans aucun secours, à cause d'une crevaison ou d'une panne quelconque. De cette hauteur, l'oued est visible comme une fracture. Il découpe l'atlas blidéen en plusieurs massifs qui surgissent devant comme de véritables remparts. En attendant, il suit son cours comme un long fleuve tranquille.
A certains endroits, il exhibe son dos aux reflets d'argent, souvent mince, et réduit. En d'au-tres, il disparaît totalement, devient invisible pendant une longue distance, et surgit subitement, dans de larges mares que des enfants avaient piégées, par des digues de fortune pour y barboter dans l'allégresse. Durant la colonisation, le massif montagneux est déserté de force par les habitants, pour laisser les maquisards, sans soutien populaire. Durant la décennie noire, les habitants avaient préféré se rendre chez des parents, un peu partout, pour fuir la terreur qui y sévissait.
La première victoire de l'Algérie
D'ailleurs, à l'entrée du village Lazreg El Megtaâ, se trouve toujours la caserne militaire qui filtrait les voyageurs, durant les années de terrorisme. Spontanément, je n'avais pas manqué de demander au militaire qui m'interrogeait sur ma destination, si la route était «e3fiat». Un code de passage pour ceux qui se souviennent de cette période.
Les habitants de cette région «atlassienne» qui regroupe la wilaya de Blida, et les extrémités des wilayas de Médéa, au nord, Aïn Defla (Nord-Est), Boumerdès (Ouest) et Bouira (Nord-Ouest), étaient connues pour avoir couvée une longue résistance contre l'occupation française.
Le 22 Juillet 1830, le maréchal Louis Bourmont, ayant appris que le troupeau de boeufs envoyés par le bey de Titteri, avaient été enlevés par des individus armés, décide de lancer sa première expédition sur Blida.
L'affrontement entre les forces coloniales composées de près de 1500 hommes, et d'un escadron de chasseurs, et les forces locales structurées autour des Kabyles des Ait Salah et Ait Misra s'était dénoué par la première victoire de l'Algérie sur les forces d'occupation.
À force de me retrouver chaque fois sur des routes sinueuses et des monts semblables, j'ai fini par réaliser que les pentes douces qui se présentaient à moi et que je dépassais chaque fois, n'étaient qu'un leurre, pour berner mon enthousiasme à aller au bout de mon voyage. Car, dès que je me retrouvai sur un de ces paliers, qui avait tout l'air d'être un gradin de détente, et sur lequel le moteur de la voiture soufflait aussi un peu, que surgît, à l'orée d'un virage aigu, une pente escarpée, fine, et complètement déchaussée.
Cependant, après plus d'une heure et demie d'une ascension, presque verticale, la route devint si étroite qu'il me fut impossible de faire demi-tour. Alors, je me consolais de nouveau, en continuant le trajet, en me bernant, qu'au prochain virage, surgirait Sbaghnia.
Puis, sans que je ne me rendisse compte, la question ayant trait au passage des troupes françaises à travers les gorges de la Chiffa, surgit comme une embûche dans ma tête. Comment avaient -elles trouvé le chemin pour aller à la conquête du Titteri'
La réponse à cette interrogation met à nu le flanc qu'on prête chaque fois comme une faiblesse séculaire qui nous poursuit comme un mauvais sort.
Leur passage, à travers le col étroit, dominé de part et d'autre de mamelons coniques était impossible, sans les renseignements donnés par le marabout Ahmed Ben Ahmed de Miliana.
Mais, malgré cette «traîtresse-collaboration», la pénétration française à travers ce col lui avait coûté près de 200 soldats tués. En bivouaquant à proximité, les soldats n'avaient pas cessé de s'enorgueillir d'avoir été la seule armée, après celle de Rome à s'y introduire.
Je roule toujours sur une route difficile, et déserte. Aucune présence humaine n'est perceptible aux alentours pour me renseigner sur ma destination, ou pour me soulager de cette étrange solitude qui me gagne sur ce massif hostile.
Seulement des chemins escarpés, des pentes raides, des vaches qui paissent dans l'indifférence, des chênes, du pin d'alep qui court dans la montagne, débordé parfois par des cèdres qui s'élancent dans le ciel, en liberté.
Je perçois aussi des lentistes en bordure de route qui laissent pendre des grappes de graines rouges non comestibles, et quelques plants de jujubiers qui prospèrent dans la rocaille.
Parfois, une clôture grillagée indique l'existence d'une petite exploitation agricole, mais dont je perds espoir à son approche, au regard de la rouille qui avait enduit le cadenas accroché à son portail fermé.
Et c'était dans cet état d'esprit, en bute au désespoir que je décide de suivre l'orientation de cette plaque en direction du cimetière des martyrs.
La pente est douce et goudronnée. Le lieu mythique de la grande bataille illustre, non seulement, le courage d'un homme pour avoir tenu tête, à près de
15 hélicoptères qui mitraillaient en même temps, mais surtout, le sacrifice de sa propre vie pour sauver des centaines d'étudiants qui avaient rejoint le maquis à l'appel de la grève des 8 jours du 28 janvier au 4 février 1957.
Le cimetière se trouve sur une dépression collée au flanc du massif. Le lieu est désert. Aucun gardien. Les drapeaux déployés sont déchirés par le temps, et la grille est fermée par un simple noeud de fil de fer que j'ai réussi à détacher, sans difficulté.
Les tombes anonymes, sans indication, qui contiennent les restes mortuaires des martyrs, qui avaient été ramassés en 1980, offrent enfin le repos éternel à ces martyrs du devoir. Sur la stèle figurent les noms des victimes. 27 dont une lycéenne. Je lève les yeux et le bruit des engins dans le ciel de cette journée mémorable trouble le silence qui règne dans ce cimetière. Plus de 400 étudiants et lycéens, sous la protection de Si Zoubir, attendaient l'affectation.
Certains pour continuer leurs études en Tunisie ou au Maroc, et d'autres pour en découdre avec le colonialisme «ici et maintenant».
Cette grève, décidée par le FLN, qui coïncidait avec la tenue de la onzième session de l'Organisation des Nations unies, consacrait une des clauses du congrès de la Soummam, de dynamiser le soutien populaire à la révolution.
Si Zoubir avait imposé son choix
Si Zoubir, le nom de guerre de Taieb Solimane Mohamed, surgit dans ma mémoire pour bousculer la lâcheté d'une élite rentière et opportuniste.
Un homme qui sort ou plutôt qui rentre dans l'histoire, pour avoir sauvé, en échange de sa propre vie, celle de centaines d'étudiants que la révolution lui avait confiés. Ils étaient nom-breux. Trop nombreux pour ne pas se faire remarquer dans ce petit village de Sbeghna des Ait Misra.
Si Zoubir avait imposé son choix. Il les avait fait sortir de leurs refuges, un par un, pour leur faire remonter l'oued en file indienne, pendant que lui, tirait sur les hélicoptères pour les empêcher de descendre.
Les arbres contre lesquels il s'abritait, subissent les foudres de l'enfer. Des branches se cassaient, alors que les feuilles volaient dans le ciel comme un essaim de bestioles qui cherchaient un point de chute. Puis, dans le désordre chaotique provoqué par ces engins de ferraille qui tournoyaient dans la fureur, et des débris mortels qui avaient éclaboussé Si Zoubir et ses camarades, les particules en suspension avaient fini par tomber comme des feuilles mortes, en automne. Il avait rendu l'âme, dans la joie de mourir en martyr, en compagnie de ses camarades.
Si Zoubir était jeune, mais, courageux et vif. Il tirait par rafales, par à-coups, bougeait, et changeait de place. Pour donner l'impression du nombre.
Il était l'unité en plus grand, en plusieurs et partout.
C'est la tête pleine de bruit de ferrailles, de cris des blessés et des gémissements des martyrs qui rendaient l'âme que je quitte ce lieu mémorable, inaccessible.
En revenant sur mon chemin, je dégringole dans une route chaotique non refaite depuis des lustres. Illustration remarquable de l'intérêt accordé à notre histoire par ceux qui s'en nourrissent.
A oued Sardina, je repose mes pieds sur terre, à l'ombre d'un arbre au milieu duquel se trouvait une table de fortune. Je demandais à un Monsieur qui s'approchait de moi, s'il avait entendu parler de Si Zoubir.
Non. Mais, c'est 400 DA.
200 DA pour la table et 200 DA pour la voiture.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : L'Expression
Source : www.lexpressiondz.com