
C'est une enfant née pour être heureuse. Comme tous les enfants nés pour l'être. Et bien que la vie ne l'ait pas gâtée, elle a su surmonter toutes les épreuves auxquelles elle a été confrontée depuis sa naissance, voici 48 ans. Elle a su de ces difficultés extraire son bonheur qui lui suffit amplement au point de le partager avec les autres. Pour ces filles et garçons nés de parents inconnus. Nés aussi comme tous les autres enfants pour être heureux. Et d'entretenir cette joie de vivre, d'être, malgré tout, dans le cadre d'une association qu'elle préside « Ettifl El barie » (l'enfant innocent). Et ce bien qu'elle préfère ne pas s'entendre dire présidente de l'association, qualifiant dont elle se serait bien passée pour plutôt se dire qu'elle est militante, car, pour elle, la lutte continue et le combat qu'elle mène pour les droits de l'enfant est loin d'être fini. C'est dans cet état d'esprit qu'évolue au quotidien Ouahiba Tamer. Pour se rendre utile à autrui. Pour s'occuper intelligemment. Pour donner un sens à sa vie. Une vie qu'elle prend à bras le corps pour ne jamais se laisser surprendre, par le bon comme par le mauvais. Car, Ouhiba estime désormais être maîtresse de ses actes, de ses réactions, de ses actions quand elle décide d'affronter le monde, la société et sa destinée. Point de renfermement, point de secret. Elle leur préfère les discussions franches et transparentes, la vérité, le dialogue et la communication. Son cheval de bataille aujourd'hui pour implorer, à défaut de demander tout bonnement, dans le cas des enfants nés de parents inconnus, à devoir la vérité à cette enfance qui se voit grandir dans le mensonge jusqu'à ce que découverte surprise s'ensuive. Le cas même de Ouahiba qui en garde un souvenir amer, à qui il arrive de ruminer ce tristement événement. Non sans avoir, avec le recul, appris à pardonner à celle qui lui a tu sa situation d'enfant abandonnée. Ouahiba, à présent adulte, même si elle insiste pour confier qu'elle l'a été très tôt de par l'éducation, excellente par ailleurs, qu'elle a reçue dans son premier foyer d'adoption, sait pardonner.Minimiser la souffrance des autresOuahiba, depuis, a décidé d'épargner cette souffrance dont elle a été victime aux autres enfants dans son cas. Concrétiser d'abord cette action autour de la défense des droits de l'enfant, avant de prétendre rassembler l'effort et conjuguer les convictions dans un mouvement qui réunit toutes les forces vives, capables d'apporter un meilleur, à défaut de bousculer trop vite les traditions. Le tabou étant toujours là, omniprésent, faisant le guet pour mieux rebondir. Ouahiba est née en 1967. Au plus loin qu'elle se souvienne, elle a toujours vécu à Kouba avec des parents aimants, compréhensifs, au milieu d'autres enfants, dont deux garçons, ses frères, et trois autres qui, eux, n'étaient pas de la famille mais que la mère a gardés après les avoir adoptés. C'est ce que Ouhiba a toujours su tout autant que ses frères des trois autres enfants, qui du reste étaient aussi bien choyés. « Ma mère m'a toujours dit que les garçons et moi étions ses vrais enfants, que nous étions d'elle, mais pas les autres. Je ne m'en inquiétais pas outre mesure. Il n'y avait aucune raison de m'en faire », confie la jeune fille. A l'école, la fillette a d'excellents résultats. Ses parents sont lettrés et elle n'a aucune difficulté à s'adapter. Elle nage dans le bonheur et a l'affection absolue de sa mère. « J'entretenais de très bons rapports avec ma maman. Elle m'a donné une très bonne éducation. Maman est née à La Casbah. Elle m'a appris les bonnes manières et à être une femme du monde. Mon père, lui, était froid, distant, et n'était pas proche de nous. C'est plutôt maman qui rayonnait de son affection dans la maison ». Jusqu'au jour où Ouahiba découvre « la supercherie ».AnéantissementC'était, se souvient-elle, lorsque la jeune collégienne qui s'apprêtait à passer son BEM, trouve des difficultés à avoir son extrait de naissance pour compléter son dossier de candidate à l'examen demandé par son école. Sa mère tergiverse, reporte ce retrait, prétexte le manque de temps tantôt, tantôt l'éloignement de l'APC mère qui se trouve à Blida, et ce malgré les insistances de l'établissement qui passe aux menaces, évoquant l'exclusion de l'examen si elle ne ramenait pas le fameux papier. Ouahiba, qui ne soupçonnait rien, va apprendre qui elle était vraiment de la bouche d'un enseignant, un voisin du quartier. Ce dernier, en conseil de classe explique aux collègues et à la direction que c'était peine perdue, car l'extrait de naissance tant attendu ne sera jamais fourni par l'élève, car Ouahiba était en fait une fille adoptive. L'écolière interpellée ainsi par un de ses enseignants en classe, d'abord abasourdie, puis en colère, contre ce maître qui le déclare enfant adoptée devant ses camardes, puis enfin, choquée va derechef rentrer à la maison pour demander des explications à sa mère. C'était donc pour cette raison que cette dernière était dans l'incapacité de lui ramener ce document administratif. La petite collégienne n'y comprend rien, pourtant, elle porte bien le nom de ses parents Ouahiba Chelighem, comment puisse-t-il en être autrement ' Ouahiba va retrouver sa mère sans tarder. Cette dernière va d'abord nier tout en bloc, en lui disant que c'est la jalousie qui fait parler parce qu'elle était bonne élève. Mais Ouahiba décide, sur un coup de tête, de ne plus retourner à l'école. « L'étude me manquait mais je ne pouvais affronter mes camarades... j'avais besoin de lire, d'écrire. Je tenais une sorte de journal intime et j'écrivais tout ce qui me passait par la tête. Déjà enfant, je rêvais d'être journaliste », se rappelle-t-elle. Sa mère n'a eu de cesse de faire pression sur sa fille pour lui faire changer d'avis. En vain. Elle lui a même proposé de lui faire changer d'établissement scolaire. Rien n'y fait. Ouahiba campe sur sa décision, qu'elle regrette énormément aujourd'hui, elle qui aimait tant l'école et qui a avait de si bons résultats. Au fil des jours, après moult questions, comme celle se rapportant à ce retrait de l'extrait de naissance de Blida et non de Kouba, là où elle a ouvert les yeux, à trois mois, lors de son adoption, sa mère rétorque qu'elle était de passage chez sa belle-s?ur (la tante paternelle de Ouahiba) dans la région, et c'était là que prise de contractions, elle avait été dépêchée en clinique « J'y ai cru mais au fond de moi, quelque chose refusait de lui faire confiance ». Ouahiba finira par savoir la vérité mais refuse de pardonner. « Je n'ai pardonné que bien après, lorsque avec l'instinct, car j'ai toujours considéré maman comme ma mère biologique, et en la regardant bien affligée et triste, j'ai compris ce qu'elle a toujours avancé comme argument, son amour indéfectible pour moi. Je lui ai pardonné bien sûr. Et sur son lit de mort, je l'ai fait. Soudain, un grand vide m'a alors enveloppée à sa disparition. J'avais 18 ans. Elle est morte en emportant avec elle son secret ».Se fier à la miséricorde de DieuLa jeune femme se remémore souvent le visage angélique de celle qui lui a appris tout de la vie, ce sourire unique qui l'a constamment accueillie comme au premier jour. Elle dit fièrement : « Ma mère était une femme lettrée, instruite, c'était une belle blonde aux grands yeux bleus. Je ne peux l'oublier. Je lui rends hommage ». Ouahiba se rappelle ses tentatives de retrouver une quelconque trace de sa naissance, auprès de la DAS, des assistantes sociales, sans y parvenir. La jeune fille tombe sur la vérité que lui renvoie le livret de famille. Elle l'a en main après que son père lui a demandé de le lui ramener pour les besoins administratifs de l'enterrement. « Je ne pouvais m'empêcher de l'ouvrir et j'avais beau en tourner les pages, je n'y me voyais pas inscrite. Mon père adoptif découvre à son tour ce que j'ai moi-même découvert. Il m'a crié, m'a menacé. J'ai osé l'affronter et exprimer mon désarroi. Mes frères, ceux qui avaient le même nom que moi, étaient dans la même situation des lendemains incertains. Les autres, ils étaient depuis toujours fixés sur leur situation ». Elle confie être restée dans cette situation oisive quatre ans durant, sans se soustraire à cette passion de lire et d'écrire qui l'animait. Elle parcourait les journaux pour survivre à son chagrin et se redonner une raison de vivre ou de survivre, c'est selon. Car, Ouahiba n'en est vraiment pas à sa dernière épreuve. Puisque quelque temps après, son frère se marie et aménage dans la maison des parents ; commence alors pour elle le calvaire. Elle ne tardera pas à subir les sautes d'humeur de ce frère qui comme elle avait été déclaré être véritablement de la famille. La jeune femme s'entendra plus tard se faire rabrouer par son père adoptif et son frère après qu'elle se soit plainte de se faire bousculer par la jeune mariée. Ouahiba qui ne tardera pas à plier bagage et partir de la maison, non s'être assurée, sans avoir à le demander ou même s'y attendre, elle est recueillie par des voisins, un couple sans enfants.Active dans le mouvement associatif« Je ne cesse de remercier Dieu et manifester ma gratitude à ces nouveaux parents que la providence a mis sur ma route. Car, vous vous rendez compte que j'ai une chance inouïe de ne pas avoir eu à passer une seule nuit dehors », confie Ouahiba. Alors, elle se consacre absolument et totalement à sa famille, en assistant ses parents dans tout ce qu'ils entreprennent. Ces derniers temps, Ouahiba est de nouveau fière de partager en fêtant un autre anniversaire de sa maman qu'elle considère désormais comme sa mère biologique. La jeune femme, consciente de ce cadeau du Ciel, se dépense sans compter pour avoir grâce aux yeux de ses parents. Ouahiba arrive à transcender toutes les difficultés qui se présentent à elle. En plus de se consacrer à ses parents, elle se tourne vers les autres en créant cette association « Ettifl El barie ». Elle programme rencontres, séminaires, prend part à des manifestations similaires qui traitent de l'enfance privée de famille. Ouahiba, la fibre patriotique, s'est rapprochée de la famille révolutionnaire, des femmes notamment qui ont combattu pendant la guerre de libération pour entreprendre avec elles des programmes de rencontres, des hommages,... la jeune femme dit s'imprégner comme jamais de leur sacrifice pour l'exploiter aujourd'hui, à sa manière avec tous ceux qui ont besoin d'être aidés, écoutés, rassérénés. Une bien belle raison de vivre, Ouahiba !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : S A
Source : www.horizons-dz.com