Splendides exilées, la pièce théâtrale écrite par l'écrivain, dramaturge et journaliste Arezki Metref, est d'une profondeur thématique et d'une dimension philosophique et poétique telle qu'elle rend complexe sa traduction sur les planches.Cela s'est vérifié dans la mise en scène faite par la Franco-Algérienne Catherine Belkhodja, présentée dans la soirée de mardi au Théâtre régional de Béjaïa, dans le cadre de la 9e édition du Festival international qui s'y déroule. La pièce repose sur des fragments d'histoire de plusieurs femmes tout aussi tourmentées qu'étouffées par leurs sorts.
A chacune ses déchirures et ses angoisses. Leurs histoires sont racontées par Tassa qui, elle aussi, a une vie de tourments. Tassa, diminutif affectif de Tassadit, signifiant foi en kabyle, raconte les expériences douloureuses de ces femmes qui sont ses patientes, parce que Tassa est une ethno-psychiatre. Elle les retrouve dans ses insomnies comme des fantômes qu'elle écoute. Toutes sont des exilées à leur façon.
De splendides exilées. Leurs monologues distinctifs sont emboîtés comme les pièces d'un puzzle, reliées par une narration qui a volé du temps de l'interprétation des comédiennes. En une grande proportion, la pièce s'est rapprochée des lectures théâtrales et du jeu théâtral. Partie de son village des origines, Ighil Averkane, en Kabylie, Tassa est une fille de déracinés. Mohand, son père, s'est arraché à sa Kabylie natale et à une vie de misère dans son village «minuscule et oublié de Dieu», pour trouver du travail dans une sucrerie à Marseille.
Son père, Da Slimane, qui incarne l'âme des ancêtres, lui dicte de prendre d'abord femme au village et de faire des enfants qui perpétueront la lignée. Il épouse Ouardia, sa cousine. En arrière-plan, se pose le besoin de l'attachement viscéral à la terre des ancêtres. Mohand a quelque chose de Amar ou Kaci, le personnage principal dans La terre et le sang de Mouloud Feraoun, mais dont le sort est tout autre. Mohand meurt dans l'ingratitude de son exil, «exténué par le travail». A lui seul, ce récit est une pièce théâtrale.
Ouardia supporte sa solitude, elle qui n'est ni veuve ni divorcée, mais qui est pourtant sans époux. Le texte d'Arezki Metref s'enfonce dans les racines de son pays natal et y parsème des référents qui évoquent des coutumes et pratiques socioculturelles kabyles. Tassa, l'ethno-psychiatre, raconte, au bout de ses quarante ans, sa mère et son père, comme pour exorciser un mal qui la hante. L'histoire de Tassa est narrée d'une façon éclatée, par fragments qui s'interposent entre les mini-récits des fantômes des autres femmes, dont celui de Maïcha.
Cette dernière pleure son fils perdu dans les dédales de l'exil, se consumant pour lui : «Je préfère te voir vivant au loin mon fils qu'enterré au cimetière d'à côté.» Tassa entend la folie d'une autre femme persuadée qu'elle est habitée pas des djinns qu'elle veut voir expulsés de son corps. «Des djinns envoyés par Teriel», croit-elle, dépeignant des croyances populaires.
Certains des personnages de Metref sont historiques, à l'exemple de Elissa Rhaïs, de son vrai nom Rosine Boumendil, une écrivaine juive algérienne née à Blida en 1876. «Je suis l'épouse d'un rabbin et fille d'un musulman», se présente le personnage de Rosine. Elle est venue parler à son «cousin» dont elle dit devoir taire le nom, un cousin avec lequel elle a «des connivences», à qui elle dit son «goût des paradoxes».
Dans sa vie, Rosine Boumendil a eu un amant en la personne du neveu de son second mari et a été accusée de ne pas être la véritable auteure de ses nombreux romans que l'on prenait pour ceux de son second époux, Raoul Tabet. La pièce d'Arezki Metref a servi au fantôme d'Elissa Rhaïs pour planer sur les planches et s'attirer les feux de la rampe.
Mais l'auteur remonte encore plus loin dans l'histoire en convoquant le souvenir de Malintzin, ou la Malinche, la femme mexicaine que les siens ont vendue au XVIe siècle à un chef maya, puis offerte au chef des conquistadors espagnols, Herman Cortès. Elle a été offerte dans «l'humiliation de la défaite». Malintzin a aussi un message à crier à la face de Cortès : «Je te hais Cortès autant que je hais les miens qui m'ont donnée à toi.»
Ces portraits de femmes d'horizons divers, de ces splendides exilées à qui l'on a donné la parole, tiennent leur splendeur des éclats de lumière de leur âme que l'on a vus, bien que la troupe, constituée de cinq comédiennes, dont le metteur en scène, ait été trahie par le manque de temps de répétition.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : K Medjdoub
Source : www.elwatan.com