
Ça va faire une dizaine d'années que sa mère souffre du c'ur et Karim s'attend au pire tous les jours. Pourtant, médecins, connaisseurs, gens ordinaires qui ont quelques notions de médecine ou simplement des proches informés sur tout ne cessent de le lui dire : la cardiologie est la branche de la médecine qui a fait les progrès les plus prodigieux ces dernières décennies. Et il n'arrête pas de répercuter ça auprès de sa mère pour entretenir chez elle l'espoir d'une guérison. Enfin, guérison est une façon de parler en l'occurrence.Il sait qu'à soixante- quinze ans, on ne guérit pas vraiment de ces maladies-là, on prolonge seulement sa vie de quelques années, et si possible sans grande souffrance. Il sait également que les progrès dans le traitement des maladies cardiaques, c'est «ailleurs», pas ici où on meurt de tout et de rien. Mais il ne dit ni l'un ni l'autre à sa vieille mère, qui a besoin de «mettre tous les atouts de son côté» pour espérer quelque amélioration.En dépit de sa détresse de voir souffrir sa maman et de l'angoisse de la voir un jour passer de vie à trépas, il arrivait à Karim de sourire de son malheur. Surtout quand une nouvelle connaissance à qui il se confie sur la maladie de sa mère lui répète encore qu'il fallait être optimiste, parce qu'on ne meurt plus beaucoup des maladies du c'ur de nos jours.Ou encore quand il voit les miracles réalisés dans les hôpitaux d'ailleurs. Comme les greffes, les c'urs artificiels ou encore les opérations à c'ur ouvert pour des f'tus. Il sourit, d'abord parce qu'il est convaincu qu'on ne règle rien en perdant le sourire. Ensuite parce qu'il faut bien montrer à sa mère que tout se passe bien et qu'il n'y avait pas matière à s'alarmer. C'est connu, les malades, à un certain niveau de gravité, surveillent les visages de ceux qui les entourent. C'est là où ils sont convaincus de trouver les signes de l'amélioration ou de la dégradation, de l'espoir ou du désespoir. Karim n'a pas les moyens d'assurer les meilleurs soins à sa mère mais il fait ce qu'il peut. Parfois un peu plus, et ce n'est jamais lui qui le dit. Après quelques années de «pratique», il a fini par connaître et maîtriser tout le circuit - souvent le parcours du combattant - que doit emprunter un malade du c'ur contraint de se contenter de la médecine publique. Les rendez-vous à rapprocher grâce aux connaissances forgées sur le «terrain des opérations», les analyses, les radios, les urgences de jour et de nuit, les précautions alimentaires? Sa mère n'est pas tirée d'affaire mais Karim a vu pire chez d'autres malades de même ou de moindre condition. Avant-hier, il a écouté attentivement le ministre de la Santé parler des malades du c'ur dans la foulée d'une visite à Blida. Selon M. Boudiaf, ils seront «mieux pris en charge en 2015». Karim a encore souri en se demandant cyniquement à partir de quand commence l'année 2015. Il a encore souri en l'entendant dire qu'un «projet de construction d'un centre de référence pour les malades cardiaques est en cours d'étude». Sa mère est décédée au petit matin.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Temps d'Algérie
Source : www.letempsdz.com